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Interview Coronavirus – Medef : « Il faudra une annulation des charges pour des secteurs entiers »

Entretien avec Patrick Martin, président délégué du Medef

Propos recueillis par Philippe Flamand - 20 avril 2020

Patrick Martin, président délégué du Medef, milite pour la mise en place d’un fonds de garantie conséquent sur l’assurance-crédit pour limiter le risque de défaillances d’entreprises en cascade. Et pour un renforcement de l’aide publique apportée aux commerçants dont l’activité restera à l’arrêt après le 11 mai.

Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef, et Patrick Martin, président délégué du Medef
Patrick Martin, président délégué du Medef (à droite), aux côtés de Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef. — Photo : DR

Le Journal des Entreprises : Le dispositif de prêt garanti par l’État (PGE) vous semble-t-il efficient ?

Patrick Martin : Il faut saluer la vitesse à laquelle l’État a mis en place les dispositifs de prêts garantis et d’activité partielle alors que l’administration et les banques doivent faire face à des flux colossaux de demandes auxquels elles n’étaient pas préparées. Cela peut expliquer quelques problèmes de réglages et d’exécution rencontrés par les entreprises dans un premier temps. À ce jour – mais les chiffres augmentent en permanence – le PGE porte sur 35 milliards d’euros de prêts pour plus de 400 000 demandes d’entreprises. Le montant moyen des prêts accordés est de 140 000 euros, signe que ce sont principalement des PME qui les sollicitent.

Justement, les dossiers des petites entreprises notées de façon moins précise par la Banque de France sont laissés à l’appréciation des banques, ce qui peut générer de l’incertitude et du stress pour les dirigeants...

Patrick Martin - Nous avons eu un débat avec la Fédération française des banques – adhérente du Medef – et le gouvernement pour que la garantie de l’État porte sur la totalité du prêt et non sur 90 %, ce qui a finalement été décidé. De même, nous avons plaidé pour qu’il n’y ait pas de discrimination à l’égard des entreprises sur la base des critères de la Banque de France mais, les banques, pour des raisons évidentes de prise en compte du risque, n’ont pu aller dans ce sens. Toutefois, les chargés de clientèles qui examinent les dossiers de demandes dans les banques respectent désormais l’esprit du PGE. Dans le même temps, le Medef a œuvré pour que les dispositifs complémentaires d’aides à la trésorerie des entreprises soient renforcés, à commencer par le fonds de solidarité en faveur des petites entreprises et des indépendants, passé de 1 à 7 milliards d’euros. Ou encore l’enveloppe de 1,1 milliard d’euros qui vient d’être débloquée par le Medef, la CPME et l’U2P (Union des entreprises de proximité, NDLR) pour venir en aide aux entrepreneurs, commerçants, artisans et micro-entrepreneurs. Cette somme alimentera une « indemnité de perte de gains » plafonnée à 1 250 euros, qui devrait être automatiquement versée fin avril, via l’Agence centrale des organismes de Sécurité sociale (Acoss). D’autres dispositifs sont à venir car certains secteurs d’activité comme l’hôtellerie, la restauration, l’évènementiel ou le thermalisme, interdits d’exploitation depuis le 15 mars, garderont portes closes après le 11 mai. Leur situation est dramatique, ils ont besoin de mesures d’aides renforcées et durables.

Constatez-vous un allongement alarmant des délais de paiement interentreprises ?

Patrick Martin - Je siège pour le Medef au comité de crise du crédit interentreprises. Nous nous réunissons une fois par semaine avec la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), le médiateur des entreprises Pierre Pelouzet, et Frédéric Visnovsky, le médiateur national du crédit aux entreprises. Le constat est clair : le crédit interentreprises s’est effondré en même temps que l’activité économique. Aujourd’hui, les assureurs crédits ont tendance à restreindre leur couverture, au risque d’aggraver la récession. C’est pourquoi le Medef demande que l’assurance-crédit bénéficie d’une garantie de l’État proportionnée comme celle du PGE. Un fonds de garantie de 12 milliards d’euros – dont 2 milliards d’euros dédiés aux exportations – vient d’être créé qui s’inspire du dispositif public de réassurance mis en place en 2009. Mais c’est insuffisant car en temps normal le crédit interentreprises pèse 700 milliards d’euros dont un peu moins de la moitié est couvert par les assureurs crédits.

Le comité de crise du crédit interentreprises estime, par ailleurs, que les incidents concernant les délais de paiement des entreprises ont été multipliés par trois à la fin du mois de mars. De grandes entreprises retiennent leur « cash » par précaution, mettant ainsi en danger leur tissu de fournisseurs. Nous avons d’ores et déjà corrigé des comportements abusifs par des approches négociées. Déjà 10 grands groupes ont été signalés pour leur comportement exemplaire. Mais il y a également un autre phénomène que je connais bien en tant que dirigeant d’entreprise (il est PDG du groupe Martin Belaysoud Expansion dans l'Ain, NDLR) : ce ne sont pas toujours les gros clients qui sont défaillants mais bien souvent les PME ou les TPE alors même qu’elles bénéficient des systèmes de soutien. Depuis dix jours les contrats PGE exigent donc du bénéficiaire un engagement sur l’honneur de respecter les délais de paiement avec ses fournisseurs. Dans le cas contraire le bénéfice du PGE pourrait être retiré.

Peut-on inciter les assureurs à prendre en charge la perte d’exploitation des entreprises, notamment des commerçants, comme cela semble se faire en Allemagne ?

Patrick Martin - On ne peut pas extrapoler à partir de ce qui s’est fait dans un Land en Allemagne, en l’occurrence en Bavière, avec un assureur, Allianz, alors que les contrats de garantie de la perte d’exploitation des entreprises prévoyaient le risque de pandémie. En outre, Allianz ne prendra en charge que 15 % des pertes d’exploitation. En France, à ce jour, il n’y avait pas de primes pour couvrir ce risque spécifique et donc il est difficile pour les assureurs d’indemniser des pertes qui se chiffreraient à 50 ou 60 milliards d’euros. Sauf à faire voler le système assurantiel en éclats. Dans l’immédiat, la réponse à cette prise en charge des pertes d’exploitation, notamment pour les commerçants, ne peut être que publique, mais le débat n’est pas terminé. Nous sommes pour l’instant dans une logique de report de charges mais, pour des secteurs entiers comme l’hôtellerie-restauration, il faudra aller vers une annulation pure et simple des charges si on ne veut pas que le nombre de dépôts de bilans s’envole.

Le redémarrage de l’activité peut-il aller de pair avec la sécurité des salariés ? Certains chefs d’entreprise semblent redouter que leur responsabilité pénale puisse être mise en cause par la jurisprudence du jugement Amazon, rendu par le tribunal judiciaire de Nanterre.

Patrick Martin - Nous suivons quotidiennement avec les 84 fédérations professionnelles adhérentes du Medef les signes de redémarrage de l’activité sur le terrain. L’industrie était mobilisée à 50 % la semaine passée, à 56 % cette semaine, le BTP est passé de 9 à 21 %. Il y a incontestablement des signaux de reprise qui s’allument, mais il reste les conséquences, en amont, de l’arrêt de certaines activités : le commerce de gros alimentaire ne peut plus livrer les restaurants, les constructeurs automobiles ne peuvent pas livrer les concessions, avec l’impact que cela peut avoir sur les sous-traitants des constructeurs.

La première préoccupation du chef d’entreprise, c’est la sécurité de ses salariés et même si un certain nombre de dirigeants s’inquiète de ce que leur responsabilité pourrait être engagée, la réponse n’est pas sur le plan légal mais dans la pratique. De nombreux accords ont été négociés avec les partenaires sociaux dans les grands groupes, au sein des fédérations professionnelles, sur des territoires avec les Medef locaux. Il y a une volonté commune des dirigeants et des salariés de trouver les conditions d’un redémarrage de l’activité dans de bonnes conditions, dans l’industrie, dans les services et le BTP, en réorganisant la production, en mettant en place des mesures de sécurité sanitaires. Le cas d’Amazon fait apparaître une absence de concertation avec les partenaires sociaux qui a incité un syndicat à engager une action judiciaire. Rien ne peut se faire sans dialogue social en amont.

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