France

Énergie

Comment l'Etat veut faire de l'hydrogène le moteur de sa relance verte

Par Pierrick Lieben, le 09 septembre 2020

La France veut appuyer sur l’accélérateur en matière d’hydrogène décarboné. Après avoir promis d’y consacrer 7,2 milliards d’euros en dix ans, le gouvernement a détaillé sa stratégie pour la période 2020-2023. Objectif : structurer toute une filière autour de cette technologie verte et la déployer dans l’industrie et les transports.

La première station de recharge hydrogène du programme Zero Emission Valley a été inaugurée en février 2020 à Chambéry.
Avant de développer un réseau national de stations de recharge à hydrogène (comme ici, en Savoie), le gouvernement veut d'abord industrialiser la production française et la rendre compétitive. — Photo : Didier Gourbin-Grand Chambéry

Le gouvernement ne jure plus que par lui. Systématiquement cité en exemple de la relance post-Covid, l’hydrogène décarboné est en passe d’en devenir son emblème. Rien d’étonnant à cela : il coche toutes les cases voulues par l’exécutif, celles d’un rebond économique par la transition écologique, l’innovation technologique et la (re)localisation industrielle.

L'utilisation de cet hydrogène, dit "vert" car obtenu à partir d’électricité d’origine renouvelable (plutôt que fossile, comme l’est l’hydrogène "gris"), ne rejette en effet aucun gaz à effet de serre ni particule fine. Autre avantage : le pays compte déjà plusieurs pépites sur le marché, comme le drômois McPhy Energy. Elles ne demandaient qu’à prospérer. La nouvelle "stratégie nationale pour le développement de l’hydrogène décarboné" du gouvernement devrait les y aider.

Jusqu’à 7,2 milliards d’euros pour l’hydrogène français

Lors de la présentation du plan de relance, le 3 septembre, le Premier ministre Jean Castex avait déjà annoncé la couleur : « Nous allons investir 7,2 milliards d’euros d’ici à 2030 pour faire de la France un pays de pointe sur l’hydrogène vert. » Une coquette somme, à comparer aux 100 millions d’euros octroyés, en 2018, au plan national de Nicolas Hulot, alors ministre de la Transition écologique.

Preuve donc qu’au-delà des mots, les nouvelles ambitions de l’État s’appuient aussi sur des moyens. D’autant que d’autres mesures de France Relance mettront les projets liés à l’hydrogène à l’honneur : ils bénéficieront, par exemple, des 3,4 milliards d’euros que le nouveau programme d’investissements d’avenir va dédier aux technologies vertes, ainsi que des 400 millions en faveur de la relocalisation industrielle. De quoi ravir les pionniers du secteur, comme le savoyard Atawey.

Restait à savoir comment cet argent allait être utilisé. La stratégie nationale, présentée le 8 septembre, répond en partie à la question. Elle détaille les trois axes retenus par le gouvernement pour la période 2020-2023. Une première étape, au cours de laquelle 3,4 milliards d’euros doivent être engagés.

Un soutien prioritaire aux sites de production d’hydrogène

Avant de carburer à l’hydrogène vert, la France doit déjà en fabriquer. Plus de la moitié de l’investissement public prévu sur les trois prochaines années va donc servir à accompagner les projets de production sur le sol français. Avec un choix technologique clair, celui de l’électrolyse de l’eau (création d’hydrogène à partir de molécules d’eau), et un objectif affiché : 6,5 gigawatts installés en 2030. Quelques projets de ce genre existent déjà, en particulier celui de Lhyfe en Vendée.

Pourquoi cette priorité donnée à une offre nationale encore balbutiante ? Pour ne pas répéter les erreurs du passé, a cinglé Bruno Le Maire. Le ministre de l’Économie ne veut pas revivre le précédent du photovoltaïque : « J’en veux terriblement à tous ceux qui ont délibérément tué l’industrie française et européenne du panneau solaire, pour financer la production d’électricité par des produits chinois. » Pas question donc de subventionner massivement la consommation d’hydrogène (actuellement de 900 000 tonnes par an en France), sans avoir aidé au préalable l’industrie qui la fabrique à se structurer sur le Vieux Continent.

• L’Europe comme levier d’industrialisation

Car pour réussir à faire changer d’échelle et gagner en compétitivité les producteurs français, l’État compte d’abord sur l’Europe. Il mettra ainsi 1,5 milliard d’euros dans le PIIEC (Projet important d’intérêt européen commun) dédié à l’hydrogène. Ce programme communautaire devrait permettre d’accélérer l’industrialisation des différentes briques technologiques nécessaires à la filière (électrolyseurs, piles à combustible, réservoirs, etc.). Avec, à la clé, l’implantation espérée d’usines en France, à l’image de ce qui est en train de se passer avec « l’Airbus des batteries électriques », l’autre grand projet industriel du moment, lui aussi souvent cité par Bercy.

Déjà à la manœuvre sur ce dossier, le couple franco-allemand devrait être à nouveau moteur sur l’hydrogène. Paris souhaite en effet se coordonner avec l’Allemagne. Berlin avait annoncé, en juin, investir 9 milliards d’euros sur cette technologie.

• L’industrie incitée à se mettre à l’hydrogène vert

Second temps de cette stratégie, amener l’hydrogène dans les usines. Le raffinage et la chimie en sont aujourd’hui les principaux consommateurs. Mais celui qu’ils utilisent est obtenu à partir de combustibles d’origine fossile, et donc polluants. Mais aussi moins coûteux.

Pour les faire passer au vert, l’État envisage, à terme, la mise en place d’outils incitatifs « autant à l’investissement que pendant le fonctionnement des installations » et « tant que le prix de l’hydrogène [vert ne sera] pas compétitif par rapport aux solutions carbonées ». Il est notamment question, en 2022, de créer un dispositif de type « complément de rémunération » visant à compenser ces différences de coût.

Le but, inscrit dans la programmation pluriannuelle de l’énergie, est ainsi d’atteindre 10 % d’hydrogène décarboné dans l’industrie en 2023, et 20 à 40 % en 2028.

Un déploiement de l’hydrogène dans les transports "lourds"

L’industrie ne sera pas la seule bénéficiaire de cette nouvelle technologie. Le gouvernement entend la propulser aussi dans les solutions de mobilité, en particulier le transport collectif de personnes et celui des marchandises.

Cette orientation figurait déjà en filigrane dans le plan de relance. En dehors des 2 milliards d’euros fléchés expressément vers l’hydrogène vert en 2021-2022, plusieurs mesures visent à en développer ou soutenir l’usage dans le spatial, le maritime, l’automobile et l’aéronautique. Sur ce dernier point, Bruno Le Maire a d’ailleurs réitéré l’objectif d’un avion neutre en carbone, grâce à l’hydrogène, d’ici à 2035.

• Deux appels à projets bientôt lancés

Si plusieurs entreprises françaises se distinguent déjà sur les enjeux liés à cette mobilité propre (à l’image du projet d’usine de piles à combustible de Symbio, dans le Rhône), la stratégie nationale avance prudemment sur ces sujets. Elle fixe deux lignes directrices : côté offre, un soutien à la fabrication des véhicules en question et de leurs équipements ; côté demande, un appui à des projets de territoire susceptibles de « mutualiser les usages ».

Dans l’immédiat, peu de concret sur ces deux thématiques. Si ce n’est le prochain lancement de deux appels à projets. Le premier, « Briques technologiques et démonstrateurs », prévoit 350 millions d’euros jusqu’en 2023 pour notamment « développer ou améliorer les composants et systèmes liés à la production et au transport d’hydrogène, et à ses usages ». Le second, « Hubs territoriaux d’hydrogène », met 275 millions d'euros, sur la même période, à la disposition de consortiums, constitués d’industriels et de collectivités locales, désireux de créer un écosystème local sur cette thématique.

Il ne devrait pas en manquer. Certains ont en effet déjà pris le train de l’hydrogène, comme la Bretagne, la Région Sud ou la Vendée. Même les mythiques 24 Heures du Mans commencent à s’y intéresser. C’est toutefois l’Auvergne Rhône-Alpes qui semble avoir pris de l’avance, avec un écosystème d’entreprises déjà bien implanté et un projet territorial structurant, la Zero Emission Valley.

Des moyens aussi pour la recherche et la formation

Pour accompagner tous ces projets, l’État se fixe une troisième et dernière priorité : accroître les compétences, de manière aussi à mieux préparer l’avenir de l’hydrogène. En la matière, l’effort portera sur la recherche, avec un premier programme de 65 millions d’euros pour travailler sur « la future génération des technologies de l’hydrogène ». Mais aussi sur la formation, avec la mise en place de « campus des métiers et qualifications » (30 millions d’euros en 2021).

Ce dernier point n’est pas anodin : le gouvernement espère que cette nouvelle filière industrielle créera 50 000 à 150 000 emplois directs et indirects en France. L’emploi, c’est justement l’autre grand enjeu de la relance. De quoi conforter un peu plus l’hydrogène décarboné dans son nouveau rôle étendard de la politique économique française.

La première station de recharge hydrogène du programme Zero Emission Valley a été inaugurée en février 2020 à Chambéry.
Avant de développer un réseau national de stations de recharge à hydrogène (comme ici, en Savoie), le gouvernement veut d'abord industrialiser la production française et la rendre compétitive. — Photo : Didier Gourbin-Grand Chambéry

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