Financement

Comment diriger une entreprise avec des investisseurs au capital

Par Stéphane Vandangeon, le 08 août 2018

Ouvrir son capital pour lever des fonds, c'est aussi laisser une partie de son pouvoir de décision. Thibaut Jarrousse, dirigeant de 10-vins, et Yves Couillard, délégué régional de l’Institut Français des Administrateurs (IFA) pour le grand Ouest, nous donnent quelques conseils.

Entre 2009 et 2016, la croissance du chiffre d’affaires des entreprises accompagnées par une structure de capital-investissement est 2,7 fois supérieure au PIB français, selon une étude réalisée par France Invest et EY. — Photo : ©denissimonov - stock.adobe.com

« C’est maintenant que les ennuis commencent ! ». Ce dirigeant de start-up vient de réussir une levée de fonds de plusieurs millions d’euros, donnant à sa jeune entreprise les moyens de se déployer à l’international. Mais comme un certain nombre de chefs d’entreprise, il appréhende quelque peu cette nouvelle vie avec des investisseurs à ses côtés. Il doit désormais veiller à leur assurer un rendement et, de surcroît, leur rendre régulièrement des comptes. Cette peur de perdre la main sur « son » entreprise constitue le frein principal à l’entrée d’actionnaires extérieurs à la famille ou au cercle des fondateurs, observe Yves Couillard, délégué régional de l’Institut Français des Administrateurs (IFA) pour le grand Ouest.

A la tête de 10-vins, Thibaut Jarrousse a vaincu depuis belle lurette cette appréhension. Le dirigeant de cette PME d'une trentaine de salariés, qui a mis au point une machine servant à déguster le vin, a dû faire avec des investisseurs dès la création de l’entreprise, en 2012. « On réunit tous les éléments qui nécessitent beaucoup de capitaux : le hardware, l’international et un positionnement grand public. Dans ces conditions, soit vous êtes riches, soit vous partagez la gouvernance ».

130 actionnaires chez 10-vins

Chez 10-vins à défaut de magot personnel, on compte aujourd’hui 130 actionnaires. Love money, business angels, family office, crowdfunding et corporate venture ont, au fil des ans, apporté près de 6 millions d’euros à la PME nantaise. Certains sont « dormants ». D’autres beaucoup plus actifs. Toujours est-il que  la gouvernance partagée, le chef d’entreprise, qui n’est plus majoritaire mais qui dispose d’un droit de vote double, dit s’en accorder fort bien.

« Le luxe, c’est d’être en mesure de choisir ses actionnaires »

Pour lui, avoir des actionnaires, « c’est aussi une force ». Un comité stratégique de 7 membres se réunit une fois par trimestre. L’occasion de s’appuyer sur les retours d’expériences et sur les compétences des représentants de ce conseil avant de prendre une décision stratégique. Pour que la relation fonctionne, le dirigeant a une botte secrète. Tout se joue en amont : « Le luxe, c’est d’être en mesure de choisir ses actionnaires. Le processus de levée de fonds répond à la même logique qu’une vente commerciale. Il faut être dans une position de force. Si évidemment vous êtes à court de trésorerie, cela devient compliqué. Mais dans le cas contraire, vous avez plus de liberté pour choisir des personnes avec qui vous partagez une vision du business et les mêmes règles du jeu », explique Thibaut Jarrousse. Des règles du jeu qui sont exposées dans un pacte d’actionnaires, ce document qui régit la relation entre la direction et les actionnaires et qui prévoit les conditions de sortie du capital.

Rétropédalage et discours vérité

Mais même avec cette précaution, les relations peuvent parfois se tendre. « A un moment, cela a été un peu chaud. On changeait de stratégie : les ventes auprès du grand public progressaient moins rapidement que prévues. On a alors décidé de louer notre machine aux professionnels de l’hôtellerie et de la restauration ». Grosse séance de rétropédalage, avec peu de chiffres en main qui plus est. Mais une conviction. « Je ne vous cache pas qu’il y a eu un peu de tension. Mais on a été transparent, on est venu avec des éléments tangibles et le discours vérité a bien été perçu », raconte Thibaut Jarrousse.

« Les administrateurs extérieurs aident le dirigeant à mieux se projeter »

La qualité de la communication entre le dirigeant et ses investisseurs est fondamentale, juge Yves Couillard. Cela passe par des comités stratégiques réunissant, généralement dans les PME, une demi-douzaine d’administrateurs une fois tous les deux mois. En dehors de ces conseils, il y a aussi une vie. « Un administrateur doit pouvoir consacrer une vingtaine de jours par an à l’entreprise, avec des visites de site, des participations à des salons, des rencontres avec le management », assure Yves Couillard.

Au chef d’entreprise d’impulser cette dynamique. « Ceux qui ont le mieux intégré cela obtiennent beaucoup de leurs conseils », poursuit le représentant de l’IFA. C’est ce qui s’est passé pour 10-vins lors du repositionnement sur le marché du B to B. « Des entrepreneurs de Bamboo, une société d’investissement présente à notre capital, nous ont aidés à nous structurer sur ce sujet », confie Thibaut Jarrousse. « Les administrateurs extérieurs aident le dirigeant à mieux se projeter dans l’avenir », appuie Yves Couillard. Une affirmation que confirme une étude réalisée par France Invest et EY. Entre 2009 et 2016, la croissance du chiffre d’affaires des entreprises accompagnées par une structure de capital-investissement est 2,7 fois supérieure au PIB français. Ça vaut donc le coup de faire fi de ces peurs.

Entre 2009 et 2016, la croissance du chiffre d’affaires des entreprises accompagnées par une structure de capital-investissement est 2,7 fois supérieure au PIB français, selon une étude réalisée par France Invest et EY. — Photo : ©denissimonov - stock.adobe.com