Europe

Ce que le Brexit va changer pour les PME françaises

Par Florent Godard, le 19 avril 2018

Droits de douane, barrières réglementaires, contrats de travail à revoir : quelles seront les conséquences du Brexit pour les entreprises ? Tour d’horizon des différents scénarios possibles avant la sortie définitive du Royaume-Uni hors de l’Europe, prévue le 1er janvier 2021.

En janvier 2021, les Britanniques quitteront l’Europe. Un départ qu’il faut d‘ores et déjà anticiper pour les entreprises. — Photo : CC0

Le compte à rebours a débuté. Dans un an, au printemps 2019, les Britanniques n’auront plus de pouvoir de décisions en Europe, mais encore accès au marché intérieur. Les négociations sur « l’après » se poursuivront, jusqu’au divorce définitif prévu le 1er janvier 2021. Quelles conséquences pour les entreprises françaises de voir leur cinquième client et leur huitième fournisseur quitter le terrain de jeu européen ?

De 0 à 15 % de droits de douane

En cas d’un Brexit dur, les relations entre le Royaume-Uni et l’Union européenne relèveraient des règles de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), au même titre que les États-Unis ou la Chine. Ce qui signifierait un retour aux droits de douane. Des droits établis en fonction des catégories de produits, parfois très fines, puisqu’elles descendent jusqu’au tarif des écrous et des chaussettes ! Concrètement, cela se traduira par un surcoût des produits exportés en Grande-Bretagne. De quel ordre ? Entre l’Union européenne et les autres partenaires de l’OMC, « les droits de douane varient de 2 à 3% en moyenne, avec des pics à 10 % ou 15 %, voire un peu plus dans le textile ou l’agriculture par exemple », rappelle Hervé Jouanjean, conseiller pour le cabinet d’avocats d’affaires Fidal. Des moyennes à retenir, « car si aucun accord préférentiel n’est défini, les Britanniques ne pourront pas appliquer des tarifs supérieurs à ceux pratiqués par l’Union Européenne », ajoute celui qui fut auparavant directeur général du budget à la Commission Européenne.

Des barrières réglementaires

Autre scénario possible : le basculement vers un accord de libre-échange. Mais attention, même un droit de douane zéro ne voudrait pas dire absence de contrôle. « Même en cas d’accord de libre-échange, il y a aura un contrôle aux frontières, ne serait-ce que pour vérifier l’origine des produits. Pour s’assurer par exemple qu’une voiture comporte 45 % de pièces détachées issues du Royaume-Uni, afin de vérifier qu’on donne un avantage à un produit britannique et non chinois », prévoit Hervé Jouanjean.

« En 2016, la dépréciation de la livre a renchéri nos produits de 8% à 10% en quelques mois, une situation qui a ensuite perduré »

Se pose aussi la question des droits acquis jusqu’ici, les contrats, la propriété intellectuelle sur les marques, dessins et modèles… Seront-ils encore valables ? Il faudra sans doute refaire un dépôt de marque spécifique au Royaume-Uni. Pour les contrats de distribution ou de licence d’un brevet valables pour l’Union Européenne, il faudra peut-être renégocier les contrats pour s’assurer qu’ils s’appliqueront aussi outre-Manche. Autre inconnue, cette fois pour les résidents français : devront-ils demander un permis de travail ?

Revoir ses flux logistiques

Rétablir les contrôles aux frontières pourrait impacter les délais de livraison, en particulier pour les produits frais. De quoi amener certaines entreprises à réfléchir à la réorganisation des circuits logistiques et d’approvisionnement. Cela passera par la création d’une base logistique en Grande-Bretagne, de stocks tampons, ou par le décalage de la production pour avoir de l’avance… 

Anticiper les variations de la livre

Autre effet du Brexit : la variation des taux de change. Suite au référendum sur la sortie de l’Union européenne en 2016, la livre sterling a encaissé une chute de plus de 20%, certes stabilisée aujourd’hui, mais qui amène à réfléchir à de nouvelles variations. Parmi ceux qui ont déjà dû s’adapter, on trouve Bahco, un fabricant d’outillages. « En 2016, la dépréciation de la livre a renchéri nos produits de 8% à 10% en quelques mois, une situation qui a ensuite perduré », témoigne Eric Gonet, vice-président du groupe Bahco (2 000 salariés). L’industriel a réagi en deux temps : « On a d’abord compensé cette hausse en réduisant nos marges, afin de maintenir nos parts de marché dans le pays, expose Eric Gonet. Depuis 2018, Bahco a relevé ses prix de 4% à 5% et a aussi compensé en augmentant les volumes distribués, grâce à la croissance enregistrée sur le marché britannique. Au final, on a quasiment retrouvé notre taux de marge initial ». Eric Gonet craint désormais une baisse des investissements intérieurs et une perte de pouvoir d’achat des Britanniques, qui inquiète également aussi les professionnels du tourisme en France. Mais paradoxalement, la filiale de production de Bahco au Royaume-Uni enregistre de bons résultats, ses produits se retrouvant plus compétitifs à l’export. 

« Des opportunités d’investissement »

Jouer sur les deux tableaux, voilà ce qu’aimerait aussi faire le fabricant de cartes et systèmes électroniques Selva (135 salariés), basé près de Nantes. La PME travaille depuis quelques années en partenariat avec CircuitWorx, un bureau d’études (7 personnes) au nord de Southampton pour qui il a notamment livré des objets connectés. Les deux entités recrutent actuellement un commercial en commun. « Si le pays devient plus protectionniste et qu’il devient plus difficile de produire directement pour ce marché, travailler avec une structure sur place, se rapprocher du donneur d’ordres anglais pourrait faciliter les choses », analyse David Heriaud, DG de Selva. À l’inverse, « si le pays s’isole avec ses propres réglementations et dossiers qui ralentissent le temps de conception, notre bureau d’étude français restera un atout, par exemple pour lancer des projets collaboratifs autour de l’intelligence artificielle, puisque les règles européennes sur le software et le hardware permettent de travailler facilement avec nos partenaires européens dotés de compétences technologiques complémentaires. » In fine, Selva souhaite pérenniser sa fabrication made in France, en ciblant « un marché britannique dynamique », mais aussi pour obtenir un tremplin vers l’international, par l’intermédiaire d’un pays de langue anglaise qui figure parmi ceux qui travaillent le plus avec l’ensemble du globe.

« Il ne faut pas sous-estimer le poids du Royaume-Uni à l’international »

Directeur d’Altios UK, spécialiste de l'accompagnement des entreprises à l’international, Pierre Boesinger abonde dans ce sens. « Il ne faut pas sous-estimer le poids du Royaume-Uni à l’international. Et si le pays se détache de l’Europe, il s’oriente vers un rapprochement avec les états du Commonwealth, les entreprises françaises pourraient en profiter… ». Autre opportunité indirecte du Brexit, les taux de change rendent les implantations et croissances externes moins coûteuses aux entreprises de l’Hexagone. « De plus en plus d’entreprises profitent de ce pouvoir d’achat pour investir outre-Manche », constate Pierre Boesinger.

En janvier 2021, les Britanniques quitteront l’Europe. Un départ qu’il faut d‘ores et déjà anticiper pour les entreprises. — Photo : CC0