Réseaux économiques

Interview CCI France : "Toutes les entreprises n'ont pas encore vu l'impact de l'augmentation des prix de l'énergie"

Entretien avec Alain Di Crescenzo, président de CCI France

Propos recueillis par Charlotte de Saintignon - 20 janvier 2023

Inflation, pénurie de matières premières, crise énergétique, remboursement des PGE, difficultés de recrutement : Alain Di Crescenzo fait le point sur les difficultés que rencontrent les entreprises en ce début d’année. Un an après sa nomination à la présidence de CCI France, il dresse un premier bilan des actions menées par le réseau et présente le plan de vol des chambres de commerce pour les quatre prochaines années.

Alain Di Crescenzo, président CCI France : "Seulement 5 % des entreprises ont renégocié leur contrat d'énergie".
Alain Di Crescenzo, président CCI France : "Seulement 5 % des entreprises ont renégocié leur contrat d'énergie". — Photo : Cyril Raineau

Quel bilan dressez-vous de votre première année à la tête de CCI France ?

Sur 18 mois, CCI France, tête de réseau des 122 chambres de commerce et d’industrie en France, a globalement dépassé de 20 % les objectifs qui lui avaient été assignés par l’État. N’imaginez pas que les objectifs étaient sous-dimensionnés ! Au total, nous avons reçu, orienté et accompagné 340 000 porteurs de projets et sensibilisé et accompagné 593 000 entreprises. Dans le détail, nous avons sensibilisé 70 644 entreprises en difficulté et en avons accompagné 14 629. Mêmes dépassements sur les thématiques de la transition numérique et de la transition écologique. Le réseau des CCI est également le premier opérateur de formation après l’Éducation nationale, avec 400 000 jeunes et adultes formés par an, dont 193 000 salariés et 100 000 apprentis à travers nos 131 CFA, nos 143 établissements de formation professionnelle et continue et nos 43 écoles de commerce et d’ingénieurs. En outre, nous sommes de plus en plus appelés à gérer des infrastructures et à développer les territoires : nous avons ainsi géré le développement de 67 aéroports et aérodromes, 122 ports, 63 zones d’activité et 253 lieux d’hébergement des entreprises.

Quelle est la feuille de route stratégique des CCI ?

Pour piloter, il faut être au plus près de la réalité. Nous souhaitons garder une organisation territoriale et continuer à agir en hyper-proximité pour les entreprises et les entrepreneurs : je ne crois pas à la macro-économie. Nous devons travailler au cas par cas, toutes les situations que vivent les entreprises étant différentes. Parmi nos objectifs, nous souhaitons faire des porteurs de projets et des TPE-PME notre cœur de cible car ce sont elles qui créent le plus de valeur ajoutée et qui sont les plus fragiles. Notre volonté est de faire vivre le caractère et les missions de service public des CCI et de garantir la gratuité de nos prestations aux entreprises. Lorsque l’on parle international, digitalisation, réindustrialisation, diversification, montée en gamme, le socle commun est la formation et la gestion des compétences. Aussi, nous voulons faire de l’orientation et des compétences un pilier de notre action. Au global, nous souhaitons nous affirmer comme le premier réseau public de proximité, accélérateur de l’économie et de la croissance durable des entreprises en France et à l’international.

Quel est le rôle qui incombe aux CCI suite à la baisse des dotations de l’État ?

On a perdu beaucoup d’argent, puisqu’en dix ans nous sommes passés de 1,3 milliard d’euros de taxe pour frais de chambres de commerce et d’industrie (TCCI) à 525 millions d’euros. C’est une belle chute mais nous sommes toujours là. Mais il faut arrêter l’hémorragie : si l’on continue à prélever dans les finances des CCI, on va devoir faire des restructurations. Nous sommes sur un équilibre qui reste fragile.

"Nous nous sommes séparés de plus de 5 000 personnes depuis dix ans"

Nous nous sommes transformés et allons continuer à nous transformer, et avons gagné en efficacité, notamment grâce à la digitalisation, d’autant qu’il n’y a jamais eu autant de demandes pour les CCI qu’aujourd’hui. En termes de ressources, dont 50 % provient de la formation, nous avons considérablement allégé nos effectifs puisque nous nous sommes séparés de plus de 5 000 personnes depuis dix ans. Nous proposons aux entreprises de nouveaux services que nous facturons et faisons de plus en plus de prestations individuelles. Nous avons optimisé nos ressources et nos actions, par exemple sur l’accompagnement international, en nouant un partenariat avec Business France. Objectif de Team France Export, dépasser les 200 000 entreprises exportatrices, contre 130 000 actuellement.

Quelles sont les priorités des CCI pour les entreprises ?

Nous avons développé des permanences et des points de contact pour les entreprises en difficulté, pour les sensibiliser et les conseiller, notamment sur le fait de ne pas attendre le dernier moment pour réagir. Nous voulons également anticiper et orienter sur les métiers en tension et les métiers de demain. Par ailleurs, 25 % des entrepreneurs ont entre 55 et 60 ans. Si l’on ne parvient pas à fluidifier et à dynamiser la transmission, je prédis un chômage à plus de 50 %, des pertes de compétences inimaginables et des no man’s land dans les territoires. Les CCI doivent être chef de file sur ce sujet. Sur la thématique de l’énergie, nous assurons le dernier kilomètre des dispositifs publics et avons ouvert des cellules de crise sur les territoires. Nous sensibilisons les entreprises via les "flash diag énergie", les accompagnons via le "parcours énergie", et les formons. À côté de cette urgence que constitue l’énergie, nous accompagnons les entreprises dans le nouveau guichet unique des formalités d’entreprise. Comme tout système informatique, les premiers galops sont difficiles. Assurant une mission de service public, il est de notre ressort de soutenir les entreprises pour leurs formalités de création. Au-delà d’un premier niveau d’accompagnement gratuit, nous proposons un système de mandataires pour un coût variant de 50 à 120 € par formalité.


Quelles sont les principales difficultés qui remontent du terrain ?

La clé du business, c’est le moral : pas de moral, pas de business. Quand je regarde le moral des entreprises, je constate sur mon panel orienté TPE-PME que le moral des dirigeants demeure très bas, à 67 %, en décembre 2022, soit 7 points de moins qu’en novembre 2022. Seuls 59 % ont confiance dans les perspectives de leur entreprise pour les 12 prochains mois et 22 % ont confiance dans l’économie française. Ils sont sept sur dix à anticiper des difficultés sur 2023.

"Alors qu'il y a encore trop de chômage en France, ce n'est pas possible que les entreprises n'arrivent pas à recruter"

Leurs souhaits pour cette année : le retour de l’inflation à un niveau normal pour 53 % des répondants car ils ne savent pas répercuter au client final l’inflation sur les produits et l’inflation sur les salaires ; et une accalmie de la crise énergétique (pour 41 % d’entre eux).


Les entreprises font également face à des difficultés de recrutement ?

Cela fait partie des grandes problématiques auxquelles elles sont confrontées et devient un frein à l’activité économique. Alors qu’il y a encore trop de chômage en France, ce n’est pas possible que les entreprises n'arrivent pas à recruter. Nous travaillons avec elles sur leur marque employeur car 90 % des entreprises nous disent qu'elles ne savent plus recruter et 50% qu'elles ne savent plus fidéliser leurs salariés. Nous orientons les jeunes et les parents vers les bonnes filières. Nous avons à ce titre organisé 16 000 mini-stages de découvertes professionnelles l’an dernier et avons l’ambition d’en organiser 50 000. Avec l’appui de la Première ministre, nous allons également mettre en exergue la loi de 2014 pour l’immersion professionnelle qui est peu utilisée car 99% des entreprises ne la connaissaient pas. Celle-ci propose d’accueillir dans des entreprises des chômeurs de longue durée – un réservoir d’emplois pour les entreprises – entre un jour et un mois. Le gros de notre travail consiste à faire connaître aux entreprises tous ces dispositifs publics qu’elles ne connaissent pas.

Est-ce que vous constatez sur le terrain des entreprises contraintes d’arrêter leur production du fait de la crise énergétique ?

Juste à côté de chez moi, à Tournefeuille, en banlieue toulousaine, un boulanger a fermé ses portes. La problématique de l’énergie ne concerne pas seulement les grandes entreprises, les industries ou les seuls énergo-intensifs. Elle concerne toutes les entreprises, il n’y a pas un segment qui est plus touché que les autres. Je suis confiant pour les TPE qui ont un compteur électrique d’une puissance inférieure à 36 kVA et pour les énergo-intensifs qui ont un guichet dédié, pour eux, nous allons trouver des solutions. Ce qui m’inquiète plus, ce sont les entreprises entre les deux.

"Seulement 5 % des entreprises ont renégocié leur contrat d'énergie"

Toutes les semaines, sur le bureau du ministre de l'Economie, il y aura des feedbacks et des propositions d’amélioration des dispositifs en fonction des besoins des entreprises. Pour l’heure, seulement 5 % des entreprises ont renégocié leur contrat d’énergie. Toutes n’ont pas encore vu l’impact de l’augmentation des prix de l’énergie. Au deuxième semestre, on va atteindre un pic car elles auront compris les aides et renégocié leur contrat ; il y aura alors un impact sur leurs comptes d’exploitation. Les entreprises subissent une addition d’éléments compliqués : l’inflation, le coût de l’énergie, le remboursement des PGE… C’est la combinatoire entre tous ces éléments qui est dangereux.

Y-a-t-il des signes alarmants en termes de défaillances ?

On est encore en deçà des chiffres de 2019. Néanmoins, il y a deux faits alarmants. D’abord, cela va très vite : les entreprises se déclarent tout de suite en liquidation ou en cessation d’activité car les aides s’arrêtent et les entrepreneurs qui n’ont pas le moral et qui ont des dettes n’ont pas l’envie de se relancer. Le problème est lié à la culture française qui est la peur de l’échec et de parler lorsque l’on rencontre des difficultés. Ensuite, on voit la courbe qui augmente mais, aujourd’hui, c’est encore sous contrôle, il n’y a rien d’alarmiste. On aura une accélération des défaillances, je ne vois pas comment nous pourrions passer au travers. Même s’il y a le bouclier énergétique et que les entreprises vont remonter leurs prix, elles vont forcément taper dans les marges.

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