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10 000 respirateurs en 50 jours : le pari fou d’Air Liquide et de 100 PME pour lutter contre le coronavirus

Par Florent Godard, le 16 avril 2020

Pour lutter contre l’épidémie de Covid-19, le gouvernement a commandé 10 000 respirateurs artificiels. Un consortium piloté par Air Liquide, appuyé par une centaine de sous-traitants et de fournisseurs, engage une course contre-la-montre pour relever ce défi.

Production de respirateurs médicaux chez Air Liquide Health Care
Pour être en mesure de livrer 10 000 respirateurs artificiels, Air Liquide fait appel à une centaine de sous-traitants. Pour la plupart, ces PME sont basées en France. — Photo : Air Liquide Health Care

Il s’agit littéralement d’une question de vie ou de mort. Alors que l’épidémie de Covid-19 fait rage, le gouvernement a passé une impressionnante commande de matériel médical auprès d’un consortium industriel piloté par Air Liquide. Une commande vitale, doublée d’un défi industriel : livrer plus de 10 000 respirateurs artificiels de début avril à mi-mai. Soit l’équivalent de plusieurs années de production… en 50 jours seulement.

Air Liquide entouré de PSA, Valeo, Schneider…

Car d’ordinaire, les respirateurs médicaux ne constituent qu’un tout petit marché. Et souvent, il ne s'agit que d’un marché de remplacement. « Lorsqu’un hôpital constate qu’un appareil est défectueux, il en commande un autre », résume-t-on du côté d’Air Liquide. D’où le fait que l’exécutif s’adresse aujourd’hui à un groupement d’industriels, qui réunit à la fois PSA, Valeo et Schneider Electric, autour d’Air Liquide Medical Systems, filiale du groupe de même nom, dont les respirateurs sont déjà référencés par de nombreux hôpitaux en France et à l’étranger. Un consortium, formé pour l’occasion, fort d’un réseau de plus de 525 000 salariés dans le monde.

Cinquante jours chrono. Voilà pour le timing de livraison du précieux matériel, destiné à oxygéner les malades du coronavirus. Cette course contre-la-montre débute le 22 mars. Après une première commande de 1 000 unités, mi-mars, de la part du ministre de la Santé, le gouvernement demande « d’étudier la possibilité d’augmenter la production » pour fournir cette fois « 10 000 respirateurs » supplémentaires.

Une semaine pour se répartir les tâches

Air Liquide Medical Systems avait déjà entrepris de tripler sa capacité de production pour fabriquer les 1 000 premiers ventilateurs, des respirateurs de réanimation dont « les deux tiers seront fournis aux établissements de santé avant la fin du mois d’avril », déclare l’industriel dans un communiqué. Il faut donc désormais franchir un nouveau palier. Ce sera la mission du consortium.

Première étape, monter un plan d’action pour booster la production, définir qui pilote quoi, se répartir les tâches… Une trentaine d’experts en achats et de l’industrialisation, issus de chacun des groupes, se mettent alors autour de la table. « C’était probablement le plus gros challenge. Et tout cela s’est fait en moins d’une semaine », raconte François Bordes, directeur R & D du pôle systèmes thermiques de Valeo.

PSA ouvre un atelier

Deux acteurs concentreront la production. Créé pour l’occasion dans l’usine PSA de Poissy (Yvelines), un atelier s’occupera d’abord de pré-assembler le bloc mécanique des respirateurs. La dernière phase de fabrication et le contrôle qualité seront effectués par les équipes d’Air Liquide Medical Systems à Antony (Hauts-de-Seine), équipes renforcées par des salariés volontaires de Valeo et de Schneider Electric. 

Fabrication de respirateurs artificiels au sein du groupe Air Liquide.
Fabrication de respirateurs artificiels au sein du groupe Air Liquide. - Photo : Air Liquide Health Care

Fin mars, le consortium annonce la mobilisation à venir de 240 opérateurs supplémentaires pour honorer la commande, dont 185 à Antony et plus de 50 volontaires issus des rangs de PSA à Poissy. Valeo met notamment à disposition des ingénieurs spécialisés dans la fabrication industrielle à grande échelle, pour « organiser la production accélérée des respirateurs » ou encore « constituer et former les équipes » nécessaires à la montée en cadence rapide. Schneider Electric dépêche également des experts en lean manufacturing pour améliorer les lignes de fabrication existantes. Entre autres actions.

Respirateurs « à prix coûtant »

Par mesure de sécurité, les différentes équipes de travail interviennent à tour de rôle dans les ateliers d’Air Liquide et ne se croisent pas. Quant aux locaux, ils subissent une désinfection régulière, précise l’entreprise. Par prévention, on relève également la température des employés.

À noter qu’Air Liquide s’est engagé à fournir ces respirateurs « à prix coûtant » et « sans répercuter les coûts exceptionnels induits par la mise en place de ce programme industriel inédit ».

100 fournisseurs partenaires

Encore faut-il sécuriser les approvisionnements. Une équation complexe en période de crise. Comment réussir à livrer les 300 composants essentiels à la fabrication d’un respirateur, en temps et en heure ? Une tâche à laquelle s’attellent notamment Valeo et Schneider Electric.

« La moindre modification de fournisseur ou du dessin du produit doit obtenir l’approbation du ministère de la Santé. »

Au total, le consortium fédère environ 100 fournisseurs, dont une multitude de PME. Au regard de l’urgence, on mise surtout sur le réseau de sous-traitants existants. Et pour cause. « Pour ce genre d’appareils médicaux certifiés selon des normes précises, la moindre modification de fournisseur ou du dessin du produit doit obtenir l’approbation du ministère de la Santé », note François Bordes.

Valeo contacte les ambassades

À quelques exceptions près, toutefois. Certaines pièces, des composants électroniques notamment, ne pouvant être livrées dans les délais ou n’étant plus produites. En lien avec Air Liquide, les équipes R & D de Valeo ont ainsi cogité pour « revoir le design de la carte électronique », c’est-à-dire modifier ses circuits « pour l’adapter à d’autres capteurs de pression et d’autres actionneurs » disponibles sur le marché, indique François Bordes.

La France a commandé 10 000 respirateurs artificiels.
La France a commandé 10 000 respirateurs artificiels. - Photo : Air Liquide Health Care

Pour que la supply chain puisse tenir le rythme, les grands groupes se mobilisent. Valeo aident ainsi les PME pour leur permettre d’augmenter les cadences. Ici, en aidant un plasturgiste à trouver des outillages qui lui manquent. Là, en aidant un fournisseur implanté dans un pays étranger, soumis à un couvre-feu pendant l’épidémie, à obtenir une dérogation pour que l’usine puisse tourner malgré tout. Notamment par voie diplomatique, en contactant les ambassades.

86 % des fournisseurs sont français

L’effort se poursuit ensuite tout au long de la chaîne, afin de fournir tous les respirateurs commandés par l’Etat. Du fournisseur de cartes électroniques angevin Eolane, à l’expert en usinage de pièces métalliques Paris-Savoie Industries (Haute-Savoie). Une chaîne de fabrication majoritairement française, avec 86 % de fournisseurs originaires de l’Hexagone pour les composants (hors composants électroniques de la carte d’Eolane).

En Auvergne-Rhône-Alpes, les industriels savoyards se sont notamment mobilisés. Entre autres grâce au Syndicat national du décolletage (SNDEC), ils ont recensé toutes les entreprises de France et de Suisse capables de se mettre au service des fabricants de respirateurs. L’une des plus importantes sociétés de décolletage, Baud Industries (500 salariés, 90 M€ de CA), basée à Cluses (Haute-Savoie), fait partie des acteurs à se positionner. « Nous pouvons mobiliser des machines pour produire les composants d’environ 1 000 ventilateurs », confiait fin mars, Lionel Baud, à la tête de l’entreprise du même nom et du Syndicat national du décolletage.

Le breton Otima livre 50 fois plus vite

De nombreuses PME ont déjà mis les bouchées doubles, comme la PME bretonne Otima, qui livre notamment des châssis pour l’ossature des respirateurs. « En temps normal, Otima produit 2 000 pièces par an pour Air Liquide. Aujourd’hui, on est parti pour en fabriquer 2 000 par semaine ! », calcule Xavier Lépine, le dirigeant.

« Nous travaillons en 2x8 mais nous réfléchissons à travailler le week-end et en 3x8. »

100 des 170 salariés évoluent actuellement au sein de l’usine spécialisée dans la tôlerie fine, située près de Fougères, équipés de masques anti-projection fabriqués par la marque de textile Royal Mer. « Nous travaillons en 2x8 mais nous réfléchissons à travailler le week-end et en 3x8 », confie Xavier Lépine. Un suivi est assuré par le directeur industriel, le responsable supply-chain et le service achats. « Ces commandes sont passées en priorité, précise le dirigeant. Certaines livraisons pour d’autres clients sont à l’arrêt, car eux-mêmes sont fermés, ce qui permet d’adapter notre outil pour les besoins d’Air Liquide. »

Trouver les composants : « Une galère ! »

Pour Emka Électronique, qui conçoit et assemble des cartes électroniques, augmenter la cadence de fabrication n’a en soit rien de compliqué. Mais les acheteurs de l’entreprise doivent se démener pour trouver la matière première : « Se fournir en composants, c’est une vraie galère, affirme son président Patrick Marionneau à la tête de cette PME dont le siège se trouve dans le Loir-en-Cher (90 salariés), auquel s’ajoutent deux usines en Anjou (50 personnes) et en Tunisie (60 salariés). Habituellement, nous faisons venir des composants du monde entier. Actuellement, il faut relancer des fournisseurs qui sont parfois à l’arrêt, mais aussi se faire livrer et expédier ensuite les cartes assemblées. »

L’entreprise a choisi, en cette période, de privilégier le travail pour des secteurs prioritaires. Pour exemple, en plus des cartes pour les respirateurs, Emka Électronique fabrique aussi des nettoyeurs et désinfecteurs de salles pour un autre client.

Des pulvérisateurs d’eau de javel à disposition

Les composants réunis, reste encore à faire travailler les équipes. Actuellement 70 % de l’effectif de la PME est encore en activité. Certains salariés ont obtenu un arrêt, pour garde d’enfant ou parce qu’ils présentent un risque lié à des problèmes de santé. Les commerciaux et le personnel du bureau d’études travaillent à distance.

Dans son métier, la PME applique déjà des règles strictes de propreté. Mais elle en a aussi imposé de nouvelles, avec des postes de travail nettoyés régulièrement et en respectant certaines distances, un lavage des mains plus régulier. « Des pulvérisateurs d’eau de javel sont à disposition et, dans la salle de restauration, les gens ne sont jamais plus de six en même temps, éloignés les uns des autres. Il est important de s’assurer que toutes ces mesures soient bien respectées, détaille Patrick Marionneau. Il a fallu beaucoup rassurer les collaborateurs présents. »

« Trois à dix vies sauvées » par respirateur

Chaque maillon de la chaîne doit contribuer à atteindre l’objectif final de plus de 10 000 respirateurs livrés d’ici mi-mai… En mettant un sacré coup d’accélérateur pour passer d’un rythme de production « de plus d’une centaine » à « plus de 1 000 respirateurs » artificiels par semaine, à partir de mi-avril, dixit Air Liquide.

L’acquisition d’appareils médicaux possède une importance capitale dans la lutte contre la pandémie de coronavirus. Comme le rappelle Schneider Electric dans un récent communiqué : « Chaque unité supplémentaire produite peut sauver entre trois et dix vies ».

Production de respirateurs médicaux chez Air Liquide Health Care
Pour être en mesure de livrer 10 000 respirateurs artificiels, Air Liquide fait appel à une centaine de sous-traitants. Pour la plupart, ces PME sont basées en France. — Photo : Air Liquide Health Care

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