Landivisiau : De l'eau dans le gaz de la centrale...

Par Isabelle Jaffré et Jean-Marc Le Droff, le 01 avril 2016

C'est un feuilleton qui n'en finit pas. Le projet de centrale à cycle combiné gaz de Landivisiau vient de connaître un nouveau coup d'arrêt, dû cette fois à la commission européenne. De quoi faire les affaires des détracteurs mais agacer sérieusement les partisans.
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La centrale combiné-gaz de Landivisiau verra-t-elle le jour ? L'investissement de 400 millions d'euros, -dont 40 devaient profiter à des entreprises locales selon le consortium Siemens - Direct Énergie qui a remporté l'appel d'offres-, prend du retard suite à de nombreux recours. Dernier pépin en date : la commission européenne s'est saisie du dossier et a ouvert une enquête approfondie sur la validité de l'appel d'offres. Ses interrogations sont nombreuses...




Les nombreux doutes de l'UE

Dans son rapport, la commission exprime ainsi ses « doutes » vis-à-vis de l'origine même du projet, à savoir « l'existence d'un véritable Service d'intérêt économique
(SIEG), étant donné que les autorités françaises n'ont fourni aucun élément prouvant qu'il y a eu un problème de fiabilité en Bretagne dans le passé, même dans le cas de situations climatiques exceptionnelles ». Elle estime même que ce projet pourrait être « de nature à aggraver le problème à long terme (...) étant donné que la sécurité de l'approvisionnement en Bretagne pourrait être atteinte par des mesures ayant un effet de distorsion moins important » et que l'appel d'offres n'est « pas ouvert aux producteurs existants ainsi qu'aux opérateurs utilisant des technologies substituables ». Pour elle, cela pourrait avoir « un impact négatif sur la concurrence et les échanges car elle pourrait renforcer la position d'EDF ». La commission doute par ailleurs « que les critères d'attribution de l'appel d'offres aient été définis de manière à permettre une concurrence effective, étant donné que certains critères ne semblent pas être strictement en rapport avec l'objet de la prestation de service et que la centrale à cycle combiné-gaz était la seule technologie admissible ». (...) La commission doute par conséquent que cet appel d'offres « ait effectivement permis de sélectionner le candidat capable de fournir les services souhaités " au moindre coût pour la collectivité" ». Une autre interrogation concerne cette fois les compensations accordées au lauréat de l'appel d'offres, sur une durée de 20 ans : « la mesure notifiée ne prévoit pas de mécanisme de rattrapage, malgré la difficulté d'estimer l'évolution des prix sur une période de 20 ans », estime la commission qui s'interroge sur d'éventuelles surcompensations, lesquelles pourraient alors être considérées comme des aides d'État.

« C'est ce qu'on dit depuis le début ! »
« Les points que soulève la commission dans son avis d'enquête, c'est exactement ce qu'on dit depuis le début ! », se félicite Christine Reich, porte-parole du collectif Gaspare, qui s'oppose à la construction de la centrale. « Nous avions déjà saisi la Commission nationale du débat public le 11 août 2011, rappelle-t-elle. Nous exposions les conditions de l'appel d'offres, le financement, les conséquences sur l'environnement, etc. On nous avait à l'époque opposé un refus à notre saisine pour des raisons réglementaires. » Pour Gaspare, cette enquête est donc une petite victoire. D'abord parce que le collectif a l'impression d'être pour une fois entendu. Mais aussi parce que le temps joue pour elle. « Les énergies renouvelables avancent pendant ce temps. Le projet de ligne électrique de 600 km d'une capacité de 700 mégawatts entre la France et l'Irlande aussi. » Autant de dossiers qui rendent l'idée d'une centrale obsolète, selon les membres de Gaspare. Les éoliennes posées sont en effet annoncées pour 2020 ou 2022. La ligne Celtic Interconnector, pourrait voir le jour d'ici à 2025 si les études de faisabilité, qui doivent être rendues publiques mi-2016, sont concluantes. Pour le collectif, les aides accordées à la centrale devraient plutôt bénéficier aux énergies marines renouvelables (EMR). « Mais on s'inquiète des retards pris par les appels à manifestation d'intérêt (AMI) ».

« Une procédure bien tardive »
Dans un courrier, les CCI du Finistère ont répondu point par point aux 22 doutes émis par la Commission Européenne, chiffres à l'appui et n'hésitant pas à entrer dans des considérations très techniques, balayant au passage la plupart des arguments de Gaspare. « Nous ne sommes pas contre ce genre de procédure, mais celle-là nous semble arriver bien tardivement », estiment de concert les présidents des CCI de Brest, Morlaix et Quimper. « Cet investissement est stratégique pour le Finistère : la sécurisation énergétique est une priorité ! On ne peut pas prendre le moindre risque : c'est du zéro défaut qu'il nous faut pour attirer les entreprises ! », martèlent-ils, estimant que cette procédure est un « mauvais coup porté à la région ». De son côté Jean-Paul Kerrien, président d'Investir en Finistère, souligne à nouveau l'impact du projet en termes d'emplois : « ce n'est pas de la quarantaine d'emplois directs qu'il s'agit, mais bien de conserver les entreprises déjà présentes et d'en faire venir de nouvelles : on parle de plusieurs centaines, voire de milliers d'emplois en jeu ! », estime-t-il. « C'est un dossier qui court depuis plusieurs années, et je crois qu'il va malheureusement courir encore un moment », regrette de son côté Jean Le Vourc'h, président du Gesper (Groupe d'études et de soutien en faveur de la production des énergies régionales). C'est maintenant à la commission de jouer le rôle d'arbitre. Selon des acteurs proches du dossier, l'enquête pourrait durer neuf mois. Sans que les enquêteurs n'aient cependant à se déplacer, les éléments étant déjà connus, notamment grâce à l'enquête publique.

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