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Brittany Ferries : « Nous sommes dépendants du niveau de la livre »

Par Lucie Lautredou, le 18 novembre 2016

Après des années difficiles et un plan de retour à la compétitivité amorcé en 2012, la compagnie de Roscoff, Brittany Ferries, entame une seconde très belle saison, assombrie seulement par l’incertitude liée au Brexit. Entretien avec Jean-Marc Roué, président du conseil de surveillance de Brittany Ferries.

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Le Journal des Entreprises — Photo : Le Journal des Entreprises

Le Journal des Entreprises : Pour vous, 2016 a été une belle saison, avec 2,67¬millions de passagers transportés soit 4 % de plus qu’en 2015 et une augmentation de l’activité globale passagers de 14 % depuis 2012. Bonne nouvelle ?

Jean-Marc Roué : Oui, c’est une belle période, mais ce n’est pas une surprise, nous avons œuvré pour ça, ces bons chiffres viennent confirmer la pertinence de la stratégie Brittany Ferries basée sur la maîtrise des coûts afin de ne pas augmenter nos tarifs car le pouvoir d’achat de nos clients n’est pas extensible. Nous travaillons sur une politique de coût, mais aussi sur une politique de l’offre en intensifiant l’activité sur la haute saison et en continuant d’axer le développement sur le golfe de Gascogne. Par ailleurs, nous travaillons activement à la promotion de la destination grand ouest de la France, la politique de promotion touristique est essentielle pour une entreprise de service comme la nôtre, nous sommes un outil de connexion et d’aménagement des territoires.

C’est le fruit du plan de retour à la compétitivité de 2012, qui comprenait des mesures sociales fortes et a mené à un conflit dur avec les salariés ?

J-M.R : Ce plan touchait à la politique sociale, mais pas seulement. C’était un programme de 12¬millions d’euros d’économies qui pesait pour moitié sur le volet social, alors évidemment ça a été houleux mais salutaire, le reste portait sur l’offre : redimensionnement, augmentation des taux de remplissage l’été… Entre-temps il a fallu s’adapter à la directive Marpol sur les émissions de soufre et intégrer des filtres à fumées sur la plupart de nos navires, donc composer avec les indisponibilités pour travaux. Malgré ça, on a continué à se développer car Brittany ne veut pas abandonner sa position sur le marché. Nous avons mené une politique agressive vis-à-vis de nos concurrents car nous avons pris des mesures d’économies, et ça ne me dérange pas tant que la compétition est loyale.

Le Brexit compromet-il le prochain exercice, alors que 80 % de votre chiffre d’affaires est réalisé en livre sterling ?

J-M.R : 80 % pour le trafic passagers, 50 % pour le fret. Alors oui, nous sommes extrêmement dépendants des Britanniques et du niveau de la livre. Néanmoins, aujourd’hui on peut regarder ces événements calmement. Nous rencontrerons certainement des difficultés mais ça ne nous tuera pas. À une autre époque, il en aurait été autrement : en 2012 on a vraiment frôlé la catastrophe. Cependant pour l’heure, sur l’exercice 2016, nous mesurons encore difficilement l’impact qu’aura le Brexit sur notre saison d’été. À vrai dire, il y a plusieurs phénomènes que nous ne pouvons pas quantifier : le Brexit, mais aussi l’impact des attentats en France en 2016 et plus particulièrement celui de Nice le 14¬juillet. Néanmoins malgré ces circonstances dramatiques, il n’y a pas de chute des volumes de passagers. Je vois deux explications : d’une part Brittany Ferries reprend des parts de marché depuis 5 à 6 ans, la réforme porte ses fruits ! D’autre part, nous fonctionnons beaucoup sur réservations prises très à l’avance et très peu au guichet au départ. Les impacts ne se manifestent donc pas la semaine suivant un événement.

Quid du phénomène migratoire ?

J-M.R : Les problèmes de sûreté et le problème migratoire nous ont obligés à augmenter la pression de contrôle. Cette augmentation des contrôles a réduit les volontés des migrants, pas seulement grâce à nos efforts mais aussi via les outils de l’État et de la police de l’air et des frontières (PAF). Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que nos ports ne connaissent pas la même pression qu’un port comme Calais. Nous sommes moins surfacés, il y a moins de cachettes. La mise en œuvre de ces mesures entraîne tout de même des coûts supplémentaires mais nous n’avons pas le choix : en matière de sûreté nous avons un devoir d’exemplarité vis-à-vis de nos clients passagers. Ça représente deux à cinq personnes supplémentaires à chaque embarquement, mais il est encore très difficile de chiffrer. Le coût est encore difficile à quantifier. J’ai d’ailleurs alerté le Premier ministre lors du dernier Conseil interministériel de la mer : il faut que l’État, les collectivités et l’ensemble des opérateurs portuaires prennent la mesure financière de ces mesures de sûreté… et les assument !

En 2016, vous avez profité d’un prix du carburant exceptionnellement bas, ça va booster vos résultats ?

J-M.R : Ça a été la bonne surprise. Personne ne l’avait vue venir alors que nous avons choisi d’équiper la plupart de nos navires de scrubbers, suite à la directive Marpol, afin de pouvoir continuer d’utiliser du fioul lourd, au lieu de passer au gasoil marine (MGO) obligatoire pour les navires non modifiés. Avec le jeu de l’offre et de la demande, le prix du gasoil risque de flamber car les besoins des compagnies n’ayant pas fait le choix des filtres à fumée vont augmenter. On le voit déjà : le prix du gasoil s’envole par rapport au fioul lourd. Pour nous, ce n’est pas une ligne budgétaire en baisse dans l’absolu car nous avons plus de bateaux, mais le coût diminue au mile nautique parcouru.

Vous envisagez de commander deux nouveaux navires, où en est ce projet, est-il compromis par Brexit ?

J-M.R : C’est une question récurrente sur laquelle tout le monde voudrait faire le scoop ! Pour l’instant, rien n’est commandé, nous poursuivons les études. Notre volonté est de pouvoir commander le plus rapidement possible pour engager le renouvellement de la flotte. Mais nous sommes tenus par le contexte, notamment le Brexit et le taux de change. Avec la baisse de la livre et celle du pouvoir d’achat des passagers, il est difficile d’expliquer aux banquiers qu’il n’y aura aucun impact sur nos résultats. Vous comprendrez bien que je ne peux aujourd’hui m’engager sur la commande de deux navires dans les mois qui viennent.

La présidentielle de 2017, qu’est-ce que ça va changer ?

J-M.R : Nothing. La seule chose problématique, ça va être l’avant élection. Les candidats font des annonces qui pourraient avoir un impact. Faire des déclarations qui font peser la responsabilité de Calais sur les Anglais par exemple, ou proposer la suppression des accords du Touquet, ça peut avoir un effet anti-français outre-Manche. Il ne faut pas l’oublier parce que notre premier marché touristique en volume, en nombre de visiteurs, c’est la Grande-Bretagne. Alors est-ce qu’on peut se détourner de cette clientèle, juste parce qu’un peuple souverain a décidé de retrouver sa souveraineté ? Je fais confiance à la sagesse des candidats que nous retrouverons en lice. Il faut faire attention, les Anglais ne sont pas sourds alors tenons-leur un discours de raison.

Votre activité fret est aussi en progression, avec +12 % sur un an, à 204.000 véhicules de fret transportés cette année. Un nouveau segment à développer ?

J-M.R : Oui, grâce à l’arrivée d’un deuxième navire à fortes capacités fret en 2015, le Baie de Seine, en plus de l’affrètement mi-février¬2016 d’un navire entièrement dédié au fret non-accompagné sur le golfe de Gascogne : le Pélican. Auparavant, notre capacité était de 4.000 camions entre l’Angleterre et l’Espagne, nous sommes désormais à 40.000. Il faut que nous réussissions notre opération de report modal de la route vers la mer, nous sommes confiants car notre modèle économique de l’autoroute de la mer est convaincant, performant économiquement et écologiquement.

En tant que premier employeur de marins en France et entreprise majeure dans la région, vous avez aussi un rôle important en terme de réseaux professionnels ?

J-M.R : Nous avons un rôle d’expertise sur des questions bancaires, d’assurances, de relations internationales… Il faut dire que nous représentons un mille-feuille de métiers : transporteur, hôtelier, marin… Nous sommes très régulièrement consultés. Quand la CCI envisage de refonder le port de Saint-Malo par exemple, elle nous sollicite. Et c’est vrai à l’échelle locale comme nationale. Nous sommes incontournables pour les conférences des régions périphériques et maritimes d’Europe par exemple, ou le Comité interministériel de la mer, qui n’est pas préparé sans que Brittany n’ait été consultée sur ces questions.

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