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En Gironde, l’économie sociale et solidaire réussit sa mue loin des clichés

Par Anne Cesbron, le 30 octobre 2018

Elle sait désormais faire rimer social et capital, solidarité et lucrativité. L’économie sociale et solidaire a réussi sa mue et se diffuse, représentant aujourd’hui en Gironde près de 10 % de l’emploi salarié privé. Encore mal connue, voire renvoyée à des clichés persistants, l’ESS convainc des jeunes entrepreneurs en quête de sens, loin des "bullshit jobs" dénoncés par cette nouvelle génération.

A Bordeaux, la Conciergerie Solidaire propose à ses salariés un parcours d’insertion individualisé d’une durée de deux ans. — Photo : © I.Mathie

On est bien loin de l’étiquette de doux rêveurs qui a pu coller à la peau de leurs aînés, responsables d’associations, de mutuelles, de coopératives ou de fondations, les quatre statuts historiques constitutifs de l’économie sociale et solidaire (ESS). L’un, Nicolas Guenro, directeur général de Citiz Bordeaux (950 000 € de chiffre d’affaires en 2018, en progression de 30 %, 6 salariés) - déploie une flotte d’une centaine de voitures en autopartage. L’autre, Sylvain Lepainteur, PDG fondateur de la Conciergerie solidaire (1,5 M€ de CA en 2017, 50 salariés à Bordeaux, Paris et Lyon), a levé 600 000 euros pour le développement national de sa société et la création d’une holding.

L'ESS pour sortir de la schizophrénie

Le premier, diplômé de Bordeaux École de Management, a fait ses armes dans la grande distribution. Nicolas Guenro quitte ce secteur à la suite d'un changement de management « trop descendant », se souvient-il. Le jeune homme rejoint alors l’hôtellerie, secteur au sein duquel il ne se sent pas plus à son aise. « Je supervisais des résidences. Pour être efficace je devais recruter des femmes de ménage à horaires variables et à temps partiel. Or, à l’époque, j’étais également bénévole au Secours populaire... » Nicolas Guenro redoute de croiser, parmi le public en difficulté qu’il accompagne, des travailleurs pauvres que lui-même emploie. « La schizophrénie me guettait et je me surprenais à ne plus avoir envie de me lever le matin », décrit-il aujourd'hui.

C’est auprès de la Chambre régionale de l’économie sociale et solidaire qu’il retrouve finalement le goût du travail, « en cohérence » avec ses valeurs. Un an plus tard, l’association Autocool lui confie le soin de développer son activité pour devenir une Société coopérative d'intérêt collectif (Scic). Nicolas Guenro fonce. Son credo : décarboner la mobilité. En dix ans, la flotte d’Autocool-Citiz Bordeaux passe de 3 à 100 véhicules en libre-service.

Associer performances économiques et sociales

Autre secteur et autre statut de l’ESS pour la Conciergerie Solidaire, entreprise sociale fondée en 2010 par Sylvain Lepainteur, titulaire d’un diplôme de l’École supérieure des sciences commerciales d’Angers. « Nous sommes à un tournant. L’ESS s’est modernisée. Elle s’est notamment débarrassée de ce vieux cliché qui voulait que les entreprises soient maintenues en vie sous perfusion de subventions. » Pour preuve, 84 % des recettes la Conciergerie Solidaire sont issues de son activité auprès de 20 000 clients (livraison de courses, garde d’enfants, repassage à domicile etc). Restent 10 % de transfert de charges, lié à l’aide aux postes, en tant qu’entreprise d’insertion, et 6 % de subventions (2 % pour Citiz Bordeaux).

« En opposition avec le modèle des start-up et son exigence de vitesse, la gouvernance collective de l'ESS renvoie à des modèles plus pérennes pour les jeunes entrepreneurs. »

Sylvain Lepainteur a opté pour l’ESS « pour prendre en compte les enjeux environnementaux et sociaux actuels. Ça a été le déclencheur et aujourd’hui je ne saurais pas entreprendre autrement », confie-t-il. Au sein de la Chambre régionale de l’ESS, il siège en tant qu’administrateur au tout nouveau collège « Entreprises sociales », ces sociétés commerciales répondant aux conditions posées par la loi Hamon de 2014 quant à la qualité d'entreprise de l'ESS. Il y côtoie, par exemple, Frédéric Petit, fondateur et dirigeant de la SAS Actes-Elise Atlantique, société bordelaise spécialisée dans le recyclage des déchets de bureaux. Une preuve que l’ESS a su s’adapter en acceptant dans ses rangs les entreprises commerciales... pourvu qu’elles poursuivent des objectifs sociaux. « Nous défendons l’idée que l’on ne doit pas opposer mais associer performances économiques et performances sociales. Trouver le bon équilibre, c’est ça l’entreprise sociale », insiste Sylvain Lepainteur.

La région au-dessus de la moyenne française

Avec près de 12 % de ses salariés du privé dans l'ESS, la Nouvelle-Aquitaine se hisse légèrement au dessus de la moyenne nationale (10,5 %). L'ESS emploie dans la région plus de 195 000 personnes dans les secteurs de l'action sociale (92 500 salariés), du soutien aux entreprises (31 000 salariés) et des activités financières et d'assurance. Les banques coopératives et les mutuelles représentent à elles seules 17 000 salariés. En Gironde, plus de 5 200 établissements se retrouvent sous la bannière de l’ESS, employant 53 583 salariés, soit une progression de +6 % en cinq ans.

Pour Mélanie Thuillier, codirectrice de la Chambre régionale de l’économie sociale et solidaire à Bordeaux, ce sont les valeurs collaboratives portées par l’ESS qui séduisent les jeunes. « Le "faire ensemble", le collaboratif les intéressent et les rassurent. En opposition avec le modèle des start-up et son exigence de vitesse, le principe de gouvernance collective les renvoie à des modèles plus pérennes », analyse-t-elle. Leurs appréhensions sont ailleurs. « Auprès des étudiants en écoles de commerce ou de management, je lève des clichés notamment relatifs aux salaires. Je leur dis que la règle veut qu'ils soient encadrés de 1 à 10. Ce qui signifie que si le dirigeant veut faire monter son salaire, alors tout le monde doit monter ». Solidaire, on vous dit !

A Bordeaux, la Conciergerie Solidaire propose à ses salariés un parcours d’insertion individualisé d’une durée de deux ans. — Photo : © I.Mathie