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Immobilier

Coworking : le temps de la maturité

Par Anne Cesbron, le 26 avril 2018

Depuis dix ans, les espaces de coworking poussent comme des champignons. A Bordeaux l’offre connaît des évolutions. La seule location de bureaux individuels ne suffit plus. L’hybridation est de rigueur. Pour ce faire, les grands misent sur l’animation des lieux, quand les plus petits soignent leurs valeurs cardinales de bienveillance, de confiance et d’entraide.

Marie-Laure Cuvelier et Lucile Aigron, gérantes de la Coopérative des Tiers Lieux, au sein du Quartier Génial, espace de coworking à Floirac. — Photo : Anne Cesbron

En 2006, Marie-Laure Cuvelier quitte le salariat et le monde de la pub pour recentrer son activité au plus près de ses envies. Elle installe son bureau à domicile pour réaliser bientôt que la présence de collègues manque à son nouvel équilibre. « Je comprends cette idée de vouloir se regrouper, de solliciter un regard extérieur, d’échanger autour de la machine à café ». C’est décidé, elle va œuvrer à la création d’un lieu partagé. Non loin de là, au même moment à Pomerol, Lucile Aigron retrousse également ses manches pour ouvrir un lieu collaboratif. Inévitablement, Marie-Laure et Lucile se rencontrent. Leurs projets séduisent. « Ce qui intéressait, c’était cette liberté de pouvoir quitter ce lieu à chaque instant, aussi facilement que l’on y entre. Paradoxalement, ça fidélise », se souvient Marie-Laure. Les projets se bousculent, « à la manière d’une lame de fond. Nous avons souhaité structurer un réseau, dispenser la bonne parole ». Les deux « apôtres » créent la Coopérative des Tiers-lieux en 2013, et développent du conseil et de la formation en direction des porteurs de projets. La Région les soutient. Et les lieux de travail partagé se multiplient. « Chaque mois, un nouveau projet de lieu partagé nous arrive », explique Marie-Laure Cuvelier. Tous ne verront pas le jour, mais ils sont tout de même plus de deux-cents en Nouvelle Aquitaine, 75 en Gironde, et plus de cinquante en métropole bordelaise.

Revers de la médaille, les opérateurs « historiques » de la démarche craignent que ce succès n’attise les appétits. « Il y a un risque de dévoiement », prévient Marie-Laure. « Lorsque la Foncière des Régions annoncent un espace de 3000 m2 au sein de la future Cité numérique, on peut s’interroger. Un coworking est un lieu où l’on se connaît, un projet que l’on porte dans le cadre d’un collectif. Ça ne se décrète pas. » De même, des « coups immobiliers » pourraient faire long feu. « Nous l’avons vu à Barcelone. Une bulle s’était constituée. Lorsqu’elle a explosé, seuls les plus costauds ont survécu. Certainement pas ceux qui se contentaient de vivre de la ressource des loyers. En France, on a assisté à la chute de certains loyers. Par exemple à Saint-Etienne, certains loyers sont aujourd’hui à 90euros, lorsqu’ils avaient atteint plus du triple ». Et en région Nouvelle-Aquitaine, ce sont 21 lieux qui ont mis la clé sous la porte.

Structure hybride

La recette du succès ? « La brique coworking n’est qu’un élément. Elle vient renforcer le modèle économique ». C’est le caractère hybride d’une structure qui équilibre un projet : A Langoiran, le Splendid coworking est un openspace de 150 m2 adossé à un restaurant et à une salle de spectacle. A Bordeaux, la Zone du dehors est avant tout une librairie. Autre lieu, autre enjeu, celui porté par un grand compte, dans le quartier de Mériadeck : le Nomade et ses 300 m2 d’espaces partagés ont vu le jour lorsque la Poste, propriétaire, a signé un partenariat avec un café Starbucks pour la faisabilité de l’ensemble.

Et s’il s’agissait d’un phénomène de mode ? Peu finalement le redoutent. Et la Région d’avancer le nombre de 300 lieux d’ici à 2020, soit un lieu de travail partagé à moins de 15 km de chaque habitant. « On parle beaucoup de mobilité. J’ai envie de parler aussi de démobilité. Lorsqu’on habite à 40 km de Bordeaux, on peut ne pas avoir envie de faire chaque jour la route », précise Mathieu Hazouard, conseiller régional en charge de l’économie numérique et du Très haut débit. Preuve du soutien au télétravail et à l’inclusion numérique, un dispositif d’aide aux créateurs de ces lieux « accessibles à tous » était lancé dès 2011. Un effort public qui se concrétise par l’octroi de subventions, - hors ville de Bordeaux -  l’équivalent « d’ un amorçage de 50 à 80 000 euros sur une durée de deux ans ».

Le besoin de « network »

« C’est effectivement de la folie », reconnaît également Pauline Trequesser, créatrice du blog Vélo-Boulot-Bordeaux, qui visite, répertorie et présente les lieux partagés. Mais le phénomène ne devrait pas pour autant faire pschitt. « Au contraire. L’avenir est au ‘freelancing’. Les entrepreneurs ont non seulement besoin d’espaces, mais aussi de networker. C’est le réseautage qui leur permet de faire entrer de l’argent ». Et d’enfoncer le clou : « Cette nouvelle génération en quête de sens n’en peut plus de Paris ou de travailler entre quatre murs. La révolution technologique permet aux talents de venir vivre en province.  De faire disparaître les murs. C’est passionnant. »

Marie-Laure Cuvelier et Lucile Aigron, gérantes de la Coopérative des Tiers Lieux, au sein du Quartier Génial, espace de coworking à Floirac. — Photo : Anne Cesbron