Auvergne Rhône-Alpes

Vin

Interview « Le modèle économique de la viticulture doit être remis en question »

Entretien avec Michel Chapoutier, président d'Inter Rhône et propriétaire de la Maison Chapoutier

Propos recueillis par Pierre Tiessen - 08 septembre 2017

Le célèbre propriétaire et négociant de Tain-l'Hermitage (Drôme), qui propose parmi les vins les plus chers de la Vallée du Rhône, s'élève contre l'élitisme de la viticulture tricolore. Celui qui "règne" sur la Maison Chapoutier depuis près de trente ans (350 hectares en propre, CA : 50 millions d'euros, 150 salariés) appelle ainsi à démocratiser la culture du vin. Et milite, au sein de l'Union des Négociants (UMVIN) et d'Inter Rhône qu'il préside, pour un changement de modèle radical.

Le Journal des Entreprises
Le Journal des Entreprises — Photo : Le Journal des Entreprises

Le Journal des Entreprises : Les vendanges 2017 s’annoncent historiquement basses en France, avec un volume de production en baisse de 18 %, à 37,2 millions d’hectolitres. Quel est l’impact sur la Vallée du Rhône ?

Michel Chapoutier : Les coteaux les plus au Sud ont été lourdement touchés et jamais depuis 1945 les volumes n’auront été aussi bas. La faute à la coulure, cette vague de froid qui s’est abattue au moment de la floraison, suivie d’une longue période de sécheresse. Résultat : sur l’ensemble du territoire, les pertes en volume sont estimées à près de 40 %.

Quelle sera la typicité de ce cru 2017 ?

M.C. : C’est un peu tôt pour le dire mais il devrait être plutôt solaire, avec des vins très concentrés. Cette récolte risque de produire un millésime classique avec certes très peu de rendement mais aussi très peu de « mauvais vins »…

Vous fêtez cette année votre 28einification à la tête de la Maison Chapoutier créée en 1808 par votre lointain aïeul Polydor Chapoutier. Cultivez-vous cette longue histoire familiale ?

M.C. : Oui bien sûr mais je suis plus un entrepreneur qu’un héritier. Je n’ai jamais voulu être dans une logique de succession. La majorité des parts que j’ai eues lorsque j’ai repris la Maison Chapoutier il y a 28 ans, je les ai rachetées à mon grand-père qui en était le propriétaire. Je rappelle qu’à l’époque, j’ai récupéré une entreprise malade qui enregistrait à peine plus de 2 millions d’euros de chiffre d’affaires, contre plus de 50 millions aujourd’hui. Nous avons effectué une vraie révolution !

La Maison Chapoutier est aujourd’hui la principale exploitation viticole de la région, avec un total 350 hectares de vignes en propre ? Comment s’est faite cette « révolution » ?

M.C. : Il m’a fallu trois choses pour en arriver là : de la chance, de l’exigence et bien sûr de l’opiniâtreté. De la chance, j’en ai eu dès le départ, en 1989, avec l’obtention de la note, pourtant rarissime, de 100/100 décernée par l’œnologue américain Robert Parker, qu’il a confirmée en 1990 et 1991, puis une quarantaine de fois depuis. Ça a été un accélérateur formidable. Une des empreintes de la Maison Chapoutier a probablement été aussi son esprit innovant. Nous sommes par exemple passés en viticulture biodynamique dès 1991, et ce sur l’ensemble de nos appellations.

Vous avez une réputation d’entrepreneur exigeant, voire omniprésent et prônez dans vos vignes comme dans vos caves le principe de tolérance zéro…

M.C. : C’est vrai mais il faut rappeler que la Maison Chapoutier ? que j’ai entièrement restructurée ? a longtemps été surendettée. J’ai ainsi vécu mes premières années d’entrepreneur autodidacte avec un certain stress ; une période durant laquelle il m’a été difficile de déléguer. J’étais tellement obsédé par la rentabilité de l’entreprise que je me suis un temps isolé, voire sclérosé. Je me suis heureusement investi dans le syndicalisme agricole. En tout cas, j’ai toujours prôné le goût de l’effort !

Longtemps, la Maison Chapoutier a connu un turn-over important au sein de ses équipes. Etait-ce, selon vous, le résultat de vos méthodes managériales d’alors ?

M.C. : Faute de moyens pour embaucher des talents confirmés, j’ai longtemps fait travailler des jeunes dont c’était le premier emploi. Beaucoup sont partis au terme de leur période d’essai, je le reconnais. Mais nous étions sans filet, je devais avoir l’œil sur tout. Cette culture de l’exigence a aussi permis de former quantité d’excellentes recrues que le monde du vin nous envie. Aujourd’hui, nous vendons les vins les plus chers de la Vallée du Rhône… Il est normal dans ces conditions d’exiger le meilleur de nos équipes.

Souffrez-vous d’un manque de main-d’œuvre, comme c’est le cas dans nombre d’autres secteurs manuels ?

M.C. : Pour les saisonniers, c’est terrible. J’aimerais pouvoir recruter du personnel du territoire mais, malgré l’aide de Pôle emploi, je ne reçois aucun CV. Du coup, je fais appel à de la main-d’œuvre étrangère qui vient d’Espagne. Pour mes équipes de vente, c’est difficile aussi. En France, les diplômés d’écoles de commerce apprennent le marketing de la demande. Ce qui ne convient pas au monde viticole, qui met en valeur des terroirs typés, des goûts spécifiques. Je recrute avant tout des passionnés ; des ambassadeurs de nos produits. Mais les bons vendeurs sont difficiles à trouver. Voilà pourquoi je milite pour l’alternance, calquée sur le modèle des Compagnons du Devoir. Il n’y a pas meilleure école.

Vous militez également pour que le chef d’entreprise soit libéré, dites-vous, des lourdes contraintes qui pèsent sur lui. Qu’attendez-vous du nouveau gouvernement ?

M.C. : D’abord que soit assouplie la réforme des 35 heures que j’ai toujours trouvée absurde et incohérente dès lors qu’elle s’est appliquée à toutes les catégories, aux cadres en particulier. C’est en effet ingérable pour les PME. Résultat : on a surchargé les cadres en leur donnant plus de temps libre. Plus globalement, la France reste culturellement méfiante à l’égard des entrepreneurs. Pour changer de dynamique, il faudrait alléger les charges sociales qui pèsent sur les entreprises. En Australie par exemple, où nous possédons plusieurs domaines, les charges sociales sont de 7 % contre 100 % en France… Mais je reste pessimiste sur la capacité de notre pays à faire bouger profondément les choses.

Alors que les vins espagnols, chiliens mais aussi chinois montent en gamme, quelles difficultés affrontent les viticulteurs de la région ?

M.C. : La concurrence de ces vins venus d’ailleurs, notamment d’Espagne, fait couler beaucoup d’encre. D’autant plus que le niveau de ces vins, dont certains sont vendus en vrac 30 centimes le litre, est plutôt correct. Ce qui pose une fois de plus la question du coût du travail en France. Mais aussi de tous les coûts annexes (construction de cuverie, entretien des équipements, etc.). Sur les vins d'entrée de gammes, à niveau égal, nous ne sommes tout simplement pas assez compétitifs.

Quel est dans ces conditions l’avenir du vin français ?

M.C. : Il est à l’export, assurément. Dans la Vallée du Rhône, historiquement très marqué sur le marché français, on passe difficilement la barre des 33 % des volumes exportés. Or, le marché hexagonal s’est fortement contracté. Il y a 30 ans, chaque Français consommait 100 litres de vin par an et par habitant, contre 47 litres actuellement. Cette consommation va continuer à baisser. La France doit donc remettre en question son dynamisme à l’export. Nous devons aussi être capables d’assumer une logique industrielle sur une partie de nos vins de table. Car à force de vouloir tirer la production vers le haut de gamme et l’AOC et de négliger les vins d’entrée de gamme, le système français a dérapé.

C’est-à-dire ? Je vois de plus en plus d’enfants de vignerons ne pas reprendre l’exploitation de leurs parents.

M.C. : Ils ne tiennent pas à se tuer à la tâche pour rien. Pour les aider, notre modèle économique doit être remis en question. L’exploitation viticole de demain devra être capable à la fois de proposer un vin entrée de gamme sur lequel le vigneron va pouvoir atteindre son point mort en plus d’une production AOC plus rémunératrice. Il n’est pas normal de trouver des bouteilles AOC à 2 ou 3 euros, soit le prix d’un paquet de nouilles… Mais je ne suis pas sûr que les assises de l’alimentation, prévues cet automne, vont oser prendre cette approche.

Il peut paraître paradoxal de défendre une approche accessible et populaire du vin alors même que la Maison Chapoutier ne propose finalement que du haut de gamme ?

M.C. : L’histoire de la Maison Chapoutier s’est écrite avec le haut de gamme dans la Vallée du Rhône. Ce qui n’empêche pas de défendre nos vins de table français. Je suis à ce titre un fervent défenseur du beaujolais nouveau, qui est une institution. Le vin doit être festif.

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