Grenoble

e-commerce

Interview Boris Saragaglia (Spartoo) : « On ne fait pas assez confiance aux jeunes »

Entretien avec Boris Saragaglia, PDG du groupe Spartoo

Propos recueillis par Marie Lyan - 13 septembre 2016

Leader européen de la chaussure en ligne, Boris Saragaglia a fondé Spartoo à sa sortie d'HEC Entrepreneurs. Dix ans après, la société compte près de 400 salariés et 13 magasins physiques. Véritable électron libre, le PDG mise sur une stratégie de vente cross média visant à ouvrir 100 boutiques d'ici 5 ans.

Le Journal des Entreprises
Le Journal des Entreprises — Photo : Le Journal des Entreprises

Le Journal des Entreprises : Vous êtes devenu chef d’entreprise très tôt. Comment avez-vous vécu cette ascension ?

Boris Saragaglia : Je ne sais pas si on peut parler d’ascension. En démarrant dès ma sortie de l’école, j’ai mécaniquement dû recruter des gens plus âgés que moi. En France, cela reste assez compliqué. On ne fait pas assez confiance aux jeunes, en étant encore trop sensibles à l’expérience et moins à la personnalité ou à la capacité de réfléchir.

Vous avez dû évoluer ?

B. S. : Il a fallu se transformer : le caractère d’un jeune de 23 ans n’est pas le même, on apprend à prendre plus de recul et moins d’instantanéité dans les relations humaines. Nous avons aussi investi dans les RH, et notamment dans une directrice RH, afin de nous conseiller.

Pour réussir, faut-il aimer particulièrement le produit ?

B. S. : À l’époque, j’avais regardé quelles étaient les sociétés américaines ou asiatiques qui réussissaient et dans lesquelles les fonds investissaient : j’avais remarqué le site américain de vente de chaussures en ligne Zappos (qui avait levé en 2004 près de 40 M$ auprès de Sequoia Capital, NDLR). De manière générale, je n’ai pas un grand attachement aux produits, mais plutôt aux idées. Le plus compliqué étant ensuite de bien les exécuter.

Quel type de patron êtes-vous ?

B. S. : Je suis très sensible à l’opérationnel, en accordant une place importante au savoir-faire. Nous avons une organisation très aplanie, avec une direction et des managers à l’écoute et des remontées d’information quotidiennes. Je prends le temps de discuter avec les salariés qui se trouvent dans l’open space. Il est important pour moi d’ancrer des valeurs, qui sont la simplicité, l’entraide, le goût de la performance. Même si l’on peut avoir des différences dans la manière d’aborder un problème, on doit arriver ensemble à l’objectif commun.

La performance est-elle au cœur de votre stratégie ?

B. S. : Dans nos valeurs, on essaie d’évaluer la performance de chacun au plus juste. Il y a un petit côté scolaire dans notre méthode de suivi, mais toujours sur un mode bienveillant. Nous voulons minimiser le plus possible l’aspect subjectif au profit d’indicateurs qualitatifs pour cadrer les choses et trouver des moyens de s’améliorer.

Avez-vous eu un mentor ?

B. S. : J’ai un grand goût pour la liberté et l’indépendance : même si j’écoute beaucoup de monde, je prends des avis et je fais ensuite mon propre tri et ce, que j’ai affaire à un PDG ou au boulanger du coin… Même si j’ai reçu des sollicitations, il m’est difficile de me mettre dans cette posture. Je pense que les entrepreneurs doivent se forger leur propre conviction. Il est important de garder sa liberté de pensée.

Quels ont été les moments déterminants de votre carrière ?

B. S. : Ce sont ceux que je partage avec mes équipes. Les temps forts ont été le recrutement des premiers salariés, le soutien des premières personnes qui vous font confiance, tout comme le départ des premières personnes qui avaient rejoint l’aventure.
C’est aussi l’arrivée d’un fonds d’investissement alors que j’étais un jeune entrepreneur de moins de 30 ans, ce qui était plutôt rare…

Vous aviez déposé un dossier pour la reprise des enseignes Bata…

B. S. : Le rachat de sociétés au tribunal de commerce était un sujet que l’on n’avait jamais adressé. C’était une grande déception, au regard du savoir-faire particulier que Bata possédait dans la chaussure. Mais il faut voir le côté positif : avec le déploiement de nos magasins, nous avons encore des process à améliorer, cela nous permet de nous concentrer sur nos magasins. Nous restons cependant ouverts aux acquisitions dans le domaine de la chaussure pour consolider notre offre.

Pensez-vous que l’échec soit nécessaire ?

B. S. : Pas forcément, mais c’est lorsqu’on prend des risques que l’on peut tomber et dès lors, progresser. Dans un monde qui évolue très vite, le dirigeant doit mettre en place un écosystème sécurisant la prise de risques. Le pire serait d’avoir des managers qui, pour servir leur propre carrière, ne sachent plus prendre de risques. Au ski, on dit de quelqu’un qui n’est pas tombé qu’il y est allé « pépère »…

Parvenez-vous à concilier vie personnelle et vie professionnelle ?

B. S. : J’ai développé un bon équilibre entre ma famille proche (deux enfants, NDLR) et le sport, notamment le cross fit, qui est un très bon moyen de garder du mental sur les sujets difficiles au travail, tout en offrant un dépassement de soi. Je n’ai pas beaucoup de temps pour le reste…

Quels sont vos défis ?

B. S. : L’un de nos enjeux est le recrutement. Ce n’est pas moi qui m’en occupe mais je vois 100 % des personnes qui se trouvent sur les shortlists, ce qui fait que j’ai vu environ 500 personnes au cours des 5 dernières années… Il faut aussi s’assurer que les gens aient les valeurs que l’on recherche puis tout faire pour qu’ils puissent ensuite évoluer. La problématique liée aux Hommes reste la plus compliquée : d’un côté, l’organisation doit bouger mais de l’autre, les gens aiment leur confort et n’ont pas forcément la vue la plus large possible. Nous devons aussi conserver notre état d’esprit, celui d’une société de 50 personnes, alors que nous sommes près de 400 salariés répartis sur 16 sites, et trouver des relais de croissance et de fidélisation de nos clients.

L’e-commerce amène-t-il aussi des défis particuliers ?

B. S. : Nous sommes dans un métier où la technicité est forte, tout en nécessitant une grande réactivité. Ce sont des métiers qui bougent très vite comme les attentes des consommateurs, et qui sont basés sur une bonne gestion et analyse de la donnée, encore plus que dans l’industrie traditionnelle.

Votre activité vous permet aussi de poursuivre un engagement social…

B. S. : Depuis 7-8 ans, nous travaillons avec des associations liées à l’éducation dans les pays en difficulté, en faisant par exemple une opération de récupération des chaussures usagées qui sont ensuite envoyées en Afrique. J’ai moi-même vécu 10 ans en Afrique noire et ma mère a effectué du bénévolat au sein des hôpitaux : c’est donc aussi une petite partie de moi. Je suis très sensible aux questions d’éducation et de santé.

Qu’est-ce qui vous fait vous lever le matin ?

B. S. : C’est le partage d’une aventure avec cette vision, ces objectifs à atteindre et le fait que nous essayons d’y arriver avec la diversité de nos équipes.

Vos prochains objectifs ?

B. S. : Continuer à développer Spartoo (CA 2015 : 140 M€). Nous avons la chance d’être devenus l’acteur européen de la chaussure et de pouvoir marcher sur deux pieds en alliant le site internet et le développement des boutiques. Notre ambition est d’être les meilleurs dans ce que nous faisons, et si cela nous emmène à être à la deuxième place, eh bien c’est la deuxième place… Cela demande aussi beaucoup d’humilité.

Le Journal des Entreprises
Le Journal des Entreprises — Photo : Le Journal des Entreprises

Poursuivez votre lecture

-30% sur l’offre premium

Abonnez-vous Recevez le magazine imprimé
tous les mois

Voir les offres d'abonnement

Newsletter

Inscrivez-vous pour recevoir la version gratuite de nos newsletters dans votre boîte mail