

L'Enquête
ajouté le 7 janvier 2011 - - Mots clés : Actualité, Fait du mois, Crédit Mutuel, Michel Lucas, Presse
Avec le groupe Est Républicain et ses 4 titres, le Crédit mutuel Centre Est Europe devient le numéro 1 de la presse régionale en France. Un groupe de tout premier plan dont la stratégie est pour le moment entre les seules mains du président Michel Lucas.
«On ne sait pas où on va, mais on y va!» Cette confidence d'un cadre de la banque, quelques jours après l'annonce de la prise de contrôle par le Crédit mutuel des quatre titres du groupe Est républicain (L'Est républicain, Vosges matin, le Journal de la Haute-Marne et les Dernières nouvelles d'Alsace) en dit long sur la façon dont Michel Lucas mène son dossier. La presse, c'est avant tout son affaire. Personnelle. Son pôle, il l'a démarré sur les fondations de L'Alsace, déjà propriété de la banque, alors qu'il n'était ?que? directeur général du Crédit mutuel, et l'a patiemment construit.
Troisième éditeur de presse en France
Il devra néanmoins, dans les semaines à venir et une fois le rachat validé par les autorités de la concurrence, lever le voile sur ses ambitions et sa stratégie. Outre les quatre titres cités un peu plus haut, la banque contrôle également le Bien public, le Dauphiné libéré, le Progrès et le Journal de Saône-et-Loire à travers Ebra et L'Alsace et le Républicain lorrain en participation directe. Réunis, ces dix titres pèsent 1,2million d'exemplaires par jour, pour un chiffre d'affaires estimé à 800millions d'euros et couvrent la façade Est de la France. Consolidés, ils font du Crédit mutuel le premier éditeur de presse régionale en France devant Sipa-Ouest France. L'investissement déjà consenti dans ce pôle atteindrait les 500millions d'euros. Une somme, certes, mais à rapporter aux profits de la banque: 1,5 Md d'euros en 2009... Peut-être le double en 2010. Mais bien qu'attiré par l'univers de la presse, il aura à coeur d'en faire une activité rentable.
Synergies et mutualisations
«Là où nous attendons Michel Lucas, c'est sur sa capacité à refonder la presse, sur ses performances en termes de conquête de lectorat, de marketing et sur sa capacité à donner de nouveaux repères de rentabilité du secteur», explique Jean-Clément Texier, fondateur de Coficom, cabinet de conseil en fusions-acquisitions dans l'univers de la presse et de la communication. La détention d'un portefeuille de dix titres ouvre naturellement la voie à d'importantes synergies et mutualisations. Ce qui peut se comprendre -et a parfois déjà démarré- au niveau du back-office (informatique, imprimeries...), mais ne manque pas de soulever des interrogations dans les rédactions, où l'on craint une trop grande mutualisation des contenus. C'est d'ailleurs dans ces mêmes rédactions, où la moyenne d'âge est élevée, que la gestion du volet humain de ces rapprochements pourrait être la plus complexe. De telles manoeuvres capitalistiques ouvrent en effet le droit à la clause de cession (conditions de départ favorables) que pourraient actionner nombre de journalistes proches de la retraite. «Le premier chantier concerne effectivement cette réorganisation industrielle et ses conséquences sociales», admet Jean-Clément Texier. «Celui de la mutualisation des moyens est sans doute le plus facile», poursuit-il, «mais la vraie rupture viendra de la mise en commun de moyens éditoriaux, et de la réinvention de la presse autour du numérique, pour faire du net rentable». L'invention, pourrait-on dire, plus justement. En attendant et d'un point de vue capitalistique, la complexité des participations du Crédit mutuel (4 différentes dans le groupe Est Républicain, dans Ebra, L'Alsace et le Républicain lorrain) devrait sûrement le conduire à en remettre à plat le schéma. «Il devrait être amené à remettre 150 à 200millions d'euros sur la table pour mener à bien tous ces projets», estime le dirigeant de Coficom. Au pied du mur, Michel Lucas? Peut-être. Mais force est de reconnaître qu'aussi taiseux soit-il à l'égard des journalistes (notre demande d'interview a été déclinée), sa passion pour le secteur, ses moyens et l'expertise dégagée en matière de proximité à travers son réseau bancaire devraient secouer un univers où le manque de capitaux a toujours été criant. «Cela ne peut être que positif», juge Jean-Clément Texier. «Dans les années 1970, les entreprises de presse ont été ligotées par la loi qui stipulait que nul ne peut avoir plus d'un quotidien, alors qu'elles allaient bien. Aujourd'hui, il faudrait cloner deux autres Lucas».
«Rien n'indique qu'il va s'arrêter là». Secrétaire générale du Syndicat national des journalistes à Paris, Dominique Pradalié s'inquiète des ambitions de Michel Lucas dans la presse régionale. De fait, la rumeur dit que certains journaux du Sud, notamment Nice-Matin, feraient partie des prochaines proies potentielles et permettraient au Crédit mutuel de faire la jonction avec la Méditerranée, toujours par la façade est du pays. «C'est le pluralisme de l'information qui est en danger sur un tiers du territoire», selon elle. Et le fait, pour ces journaux, de pouvoir s'appuyer sur les épaules solides d'une banque? «On a vu la crise...», répond-elle. Même si le Crédit mutuel fait partie des établissements qui ont le mieux traversé les nombreux tourments de ces dernières années. «Ce que je ne comprends pas, c'est la motivation de Michel Lucas», poursuit-elle, «j'ai peine à croire que ce soit une ?danseuse? pour lui. Une ?danseuse?, on lui fait des cadeaux, on l'aime un peu...» Dans l'Est, les représentants du personnel concernés sont plus timorés. Du côté du Crédit mutuel, les syndicats refusent de se prononcer pour le moment sur la stratégie de diversification de la banque dans le secteur de la presse. Sollicités, ils nous ont fait part de leur incapacité à nous répondre, «ne disposant pas de tous les éléments». Même réticence à prendre la parole du côté de l'Est Républicain. «Nous n'avons pas encore eu l'honneur de rencontrer M.Lucas et nous n'avons aucune idée de sa stratégie», nous a livré, mi-décembre dernier, l'un des représentants du personnel. Un mutisme qui traduit probablement une certaine expectative de la part de syndicats d'habitude plus prompts à réagir. À la fois craint et respecté, le président du Crédit mutuel joue de sa très forte personnalité pour faire avancer des projets dont il semble être seul à connaître les véritables fins.ECLAIRAGE
Quel regard portez-vous sur le déploiement du Crédit mutuel dans la presse?
Michel Lucas a toujours porté la stratégie du Crédit mutuel dans la presse. Pourquoi l'option presse? Certainement pas pour le paraître, mais plus dans une optique de réseau, de contre-pouvoir. Aujourd'hui, il vient réveiller le paysage avec des moyens. C'est positif.
Mais nous sommes là dans un secteur où les ratios financiers sont incomparables avec ceux observés dans le monde de la banque...
Quand elles sont rentables, les entreprises du secteur dégagent 2 à 3% de résultat en France. Et encore, avec les aides publiques à la presse. Il n'y a qu'à franchir le Rhin pour constater que la presse allemande, si elle n'est plus à 20% de rentabilité, défend la barre des 10 points. Idem en Suisse. Michel Lucas n'est pas un mécène. On peut imaginer que sur les 800millions d'euros que pèse son groupe, il en sorte 10% par an.
À quelle échéance?
Je pense que l'on observera les premiers signes du retournement d'ici 3 à 5 ans.
Philippe Armengaud
JDE | Édition Bas-Rhin 67 | 7 janvier 2011

