Fait du mois
Restructuration et investissements d'Heineken à Mons-en-Baroeul, reprise de la Brasserie de Saint-Omer, succès des micro-brasseries locales à l'international... Dans le Nord - Pas-de-Calais, le brassin est en pleine ébullition. Une nouvelle donne s'opère. Alors que la récolte du houblon débute ce mois-ci, tour d'horizon d'un secteur économique porteur dans la région, malgré un déclin national de la consommation.
Dossier réalisé par Ségolène Mahias, Élodie Soury-Lavergne, Géry Bertrande et Thomas Baume
Le marché de la bière recule: de 5% (en volume) en 2008, tous réseaux de distribution confondus (grandes surfaces, cafés-hôtels-restaurants...). L'an passé, il représentait 18,6millions d'hectolitres. La baisse la plus notable est enregistrée par le secteur des cafés, hôtels, restaurants (CHR).
8% de baisse au premier semestre
C'est un fait. Depuis une trentaine d'années, le marché français baisse d'1% par an. Seuls les hardiscounters voient leurs ventes progresser de 2,6%. En 2009, la tendance s'accentue encore avec une baisse de 8% au premier semestre de cette année. Cependant, dans la région, les brasseries semblent tirer leur épingle du jeu, grâce notamment aux bières de spécialités et autres innovations marketing. Les micro-brasseries sont même des championnes régionales de l'exportation, en tête des réseaux dynamiques à l'international.
2008, année historique
La donne change aussi pour les mastodontes de la filière. «Pour Heineken France, 2008 est une année historique, l'année où Heineken est devenue leader du marché de la bière en France, en passant devant le concurrent historique», se targue Frans Eusman, président d'Heineken France (CA2008: 1,68Md€ dont 914M€ pour Heineken Entreprise et 926M€ pour France Boissons). Il fait allusion au fait d'avoir détrôné Kronenbourg (CA: 826M€). «Cela est dû en bonne partie au développement de la marque Heineken», analyse Frans Eusman qui a investi 50M€ en France dont 30M€ dans le Nord, à Mons-en-Baroeul.
Les bières spéciales aussi
Pour les géants, les bières spéciales comptent dans leur succès. Heineken mise beaucoup sur la Desperados depuis sa création en 1995. «La bière régionale Pelforth a connu une croissance de 15% en 2008 sur un marché en baisse de 5%», se félicite Frans Eusman. Annick Castelain, dirigeante de la brasserie éponyme (qui fête les 30ans de la Ch'ti) fait aussi ce constat de l'attrait des bières spéciales. «Le créneau de la bière de spécialité ne suit pas la tendance du marché national: il progresse toujours. Il est donc logique d'observer que les acteurs du marché, petits ou gros, s'intéressent à ces débouchés.» L'engouement pour ces bières spéciales est tel que même les micro-brasseries s'y mettent. À Blaringhem, la Brasserie du Pays flamand vient de créer la Leersoise, bière ambrée de haute fermentation obtenue à partir de farine de froment du moulin de Leers, lui-même en pleine reconversion.
Créer l'événement
À la brasserie l'Artésienne, née en 2007 à Auchy-les-Mines, Thomas Pierre, âgé de 25ans a parié uniquement sur les créneaux des bières évènementielles et spéciales comme la Weed, une bière au chanvre. Et ça marche! Entre points de vente professionnels et petits magasins, il s'est déjà constitué une bonne clientèle. Un autre produit a actuellement le vent en poupe: les bières de distributeurs. C'est le créneau sur lequel se positionne la Brasserie de Saint-Omer, rachetée à Heineken il y a quelques mois par André Pecqueur, qui en a été le directeur pendant plusieurs années: «Le recul du marché de la bière n'a pas d'impact sur notre activité puisque la bière de premier prix est un produit qui fonctionne bien aujourd'hui.»
Des marchés complémentaires
Nombreux, les professionnels semblent toutefois se satisfaire de cette concurrence. «La présence de confrères crée de la dynamique. C'est positif. Nous voulons simplement qu'il n'y ait pas de mauvais produits qui sortent. Nos consommateurs pourraient alors s'orienter vers d'autres produits», annonce Annick Castelain. Dans la seconde région productrice de bières, des entreprises fleurissent autour de cet univers et notamment sur le web. C'est le cas de pompe-à-biere.com ou encore de saveur-biere.com, respectivement basées à Hazebrouck et à Roubaix. Le concept de vente de bières et de tireuses à bières fonctionne. Pour preuve, leur activité est en croissance depuis plusieurs années.
À Villeneuve-d'Ascq, Difcom surfe sur le succès des bières de spécialités. Leader français de leur distribution depuis 30ans, il travaille 900références issues de 130brasseries (belges à 40%) représentant 250marques dont les célèbres Karmeliet, Vieux Bruges, Chimay, 3Monts... Bernard Provoyeur relance même certaines bières oubliées, comme la marque Rince Cochon qu'il vient de racheter. Son but est de la distribuer dans 1.000 à 1.500établissements au plan national. «Nous voulons en faire notre cheval de bataille», sourit l'entrepreneur charismatique. Cette marque doit représenter 4.000hectolitres sur 130.000écoulés par Difcom chaque année dont 30.000 pour Pils. Son CA doit encore augmenter de 10% en 2009. Bernard Provoyeur prépare l'extension prochaine de son site logistique de Villeneuve-d'Ascq (1,5M€), pour une nouvelle marque allemande.
Un business sur le web
En octobre2007, Richard Tocci a créé Pompe-à-bières.com à Hazebrouck. Le gérant a, depuis, embauché près de 3personnes. Sa structure Win Win Web, gérant notamment Pompe à Bières, a enregistré un chiffre d'affaires de 850.000 €. «Nous prévoyons une hausse de 40% de notre CA en 2009 par rapport à l'année dernière, explique le gérant. C'est un site marchand principalement à destination des particuliers. Nous travaillons aussi avec des professionnels de la restauration (hors chaîne de restaurants).Notre logistique est basé à Roubaix.» La société pompe-à-bières.com fait également du négoce. Et Richard Tocci de continuer: «Nous sommes importateurs de certaines machines et nous les redistribuons sur le marché français.»
La bière se savoure online
Julien Lemarchand a lancé sur le web en 2007 la société Saveur Bière, site de vente de bières et de tout ce qui tourne autour de cet univers (verres, tireuses ou encore fûts). En 2008, la société basée à Roubaix a enregistré un chiffre d'affaires de 500K€ et prévoit un CA 2009 de 900K€. «90% de notre clientèle concerne le particulier et les 10% restants sont représentés par les sociétés, les CE et les cafés-hôtels-restaurants, confie Julien Lemarchand, fondateur de Saveur Bière et 500e lauréat du réseau Entreprendre Nord. Nous commençons la livraison à l'étranger avec le lancement ce mois-ci d'un site entièrement en anglais.» Autre actualité de septembre, le lancement du site web Saveur Bière Entreprise. «Une de mes ambitions, à terme, est aussi d'avoir quelques points de vente et de devenir le ?Nicolas? de la bière», pense déjà Julien Lemarchand. La structure est aujourd'hui composée de près de 6salariés.
Malgré le recul constaté sur le marché de la bière, les grandes brasseries régionales parviennent à se maintenir à niveau en innovant.
Avec 94.000 hectolitres, Duyck représente la 3e brasserie indépendante de la région. Au niveau de la production, son CA s'élève à plus de 15M€ en 2008. Malgré la conjoncture difficile, la brasserie de la Jenlain pense arriver à maintenir son niveau de production. Le brasseur de Jenlain a fait également parler de lui en créant le buzz avec sa web série jenlaincroyablevillage.
Hausse attendue en 2010
Grosse locomotive, Heineken possède encore trois brasseries en France, après réorganisation, dont celle de Mons-en-Baroeul (2millions d'hectolitres en 2008). En 2010, le site nordiste doit augmenter sa production de 15 à 20%, notamment suite à la fermeture d'ici à fin 2009 de la brasserie Fischer à Schiltigheim. Le site de Mons-en-Baroeul doit récupérer sa production de boîtes métalliques.
19M€ d'investissement
À Douai, les Brasseurs de Gayant ont fait de la bière de spécialité une tradition depuis 90ans. Avec une centaine d'emplois, la brasserie indépendante réalise près de 25M€ de CA (21M€ en 2006). André Pecqueur dirige la brasserie de Saint-Omer, sans conteste la plus importante brasserie indépendante de la région avec 1,9million d'hectolitres par an. Créée en 1866, elle réalise un CA de 100M€ et emploie près de 180salariés. «Nous allons réaliser cette année 19M€ d'investissements, essentiellement dans le renouvellement de nos machines, afin d'augmenter le rendement de 20%, ce qui va faire de notre brasserie la plus performante d'Europe en terme de production de bouteilles par heure, estime André Pecqueur. Nous allons aussi nous lancer dans la bière en boîte dès décembre. Cette année est donc lourde en travaux, mais c'est ainsi que l'on construit l'avenir.»
L'effet des «Ch'tis»
Confirmer après l'effet Bienvenue chez les Ch'tis, voilà tout le challenge que relève la brasserie Castelain à Bénifontaine. «Nous sommes sur les mêmes bases de volume que l'an passé à savoir 45 à 46.000 hectolitres.» Les axes de développement sont doubles pour Annick et Yves Castelain, dirigeants de la PME familiale. L'accent est mis à l'international: un VIE a été recruté. Il entame une mission en Russie ce mois-ci. Les investissements se poursuivent avec une enveloppe totale de 3,5M€. Depuis 2ans, 1,7M€ ont été injectés pour des bâtiments, de la R & D et du matériel. Cette vague d'investissements pourrait se poursuivre à l'horizon 2010-2011.
Président du Syndicat des brasseurs du Nord, Jean-Paul Vandenbroucke analyse l'activité et le développement économique du secteur brassicole régional.
Quel est l'état des lieux de la filière brassicole locale? Derrière les grands groupes mondiaux, la région compte de nombreuses brasseries indépendantes et artisanales. Nous sommes la 2erégion brassicole française avec une production de 2,854millions d'hectolitres en 2008, soit encore 21,7% de la production nationale, derrière l'Alsace (60%). Notre région compte 11brasseries produisant de 2.500 à 3millions d'hectolitres par an et 20brasseries artisanales et micro-brasseries produisant moins de 2.500hl/an. La filière compte 800salariés, hors distribution. La bière, c'est le champagne du Nord.
Comment se porte actuellement le secteur? La consommation de bière en France continue de baisser: -8,66% en 2008 et -12% en CHR. Ce qui est énorme. La bière au comptoir est fortement attaquée; le fût souffre. Nous avons réussi à adoucir certaines interdictions récentes. Les gens cherchent à consommer des bières de spécialité, à la maison. Cette production, quant à elle, se maintient à un bon niveau. Les petites brasseries souffrent donc un peu moins. La bière comme la Ch'ti a connu un effet de +30 % suite au film de Dany Boon qui lui a permis de se faire connaître à l'international.
Quelle voie doit emprunter la profession, selon vous? Nous ne cherchons pas à développer nos hectolitres en augmentant la consommation d'alcool par tête, mais en faisant découvrir la bière au plus grand nombre. Au passage, les cafetiers et restaurateurs doivent faire un effort pour savoir la proposer et la servir. Les nouveaux produits, aromatisés par exemple, contribuent aussi au succès de nos bières de spécialité du Nord. Il faut à la fois du marketing et de la tradition. Au palmarès 2009 du concours général agricole, sur les 27médailles distribuées, 13récompensaient nos bières régionales. Dans ce créneau, il y a de la création d'activité. Il ne faut pas sous-estimer les investissements en micro-brasseries. Pour se lancer dans une production de 1.000hectolitres, il faut investir 1M€. Nos petits brasseurs régionaux n'ont rien à envier aux Belges.
En région, la filière continue d'investir. Les brasseries optimisent en fait leurs outils pour gagner en productivité, mais souvent au détriment de l'emploi. À Mons-en-Baroeul, Heineken vient de concrétiser un investissement de 35M€ sur 2008/2009, dont la moitié dans une nouvelle ligne de conditionnement (mise en boîtes métalliques et palettiseur) avec extension de 2.500m², bientôt complétée pour produire tout format de packs.
Capacités
En 2008, l'usine nordiste a produit 2millions d'hectolitres pour une capacité de 3,5millions. C'est le plus vaste site industriel d'Heineken, le premier au niveau mondial en production de bouteilles en alu. «Si nous restons dans le Nord, ce n'est pas un hasard. C'est une région historique et stratégique pour la bière. Il y a aussi une proximité avec les maltiers ainsi que les verriers et notre fournisseur de boîtes est à Dunkerque», souligne le directeur du site, Matthew Wheatley. Côté emploi, le site doit passer de 265 à 208salariés permanents. Heineken a aussi investi 650K€ en 2008 au titre de la prévention alcool à destination du consommateur.
2,5M€ investis en 2008
La brasserie Duyck, qui produit la Jenlain, a investi en 2008 près d'1M€ dans un espace de stockage de 1.600 m² et 1,5 M€ dans sa ligne de conditionnement en boîte. L'objectif de cette dernière : faire plus du volume de bières en boîte et se détacher de son prestataire hollandais. Avec cet investissement, le brasseur a également réussi à attirer d'autres brasseurs pour emboîter leur bière. «Cette ligne a déjà intéressé des brasseurs de la région pour la Ch'ti ou encore la brasserie Gayant et d'autres en France et à l'étranger», explique Raymond Duyck, président de la brasserie de Jenlain. La ligne peut conditionner l'équivalent de 70.000hectolitres. Elle est occupée à 50%.
La brasserie de Cazeau existe depuis 1753 à Templeuve en Belgique. La brasserie artisanale est la seule de la région de Tournai encore en activité. Son gérant, Laurent Agache a depuis 5 ans décidé de redynamiser son activité. Il a mis au point depuis 2004 la Tournay, la Tournay Noire, la Saison Cazeau et la Tournay de Noël. Ces bières sont 100% artisanales et tout est élaboré et conditionné à la main sur place.
Créations Autre signe fort: de nouvelles brasseries voient le jour dans le Nord. C'est le cas de la brasserie de l'Abbaye, réhabilitée au Cateau-Cambrésis, mais aussi de la Brasserie du Pays flamand qui produit la Bracine à Blaringhem. Amis d'enfance, Olivier Duthoit et Mathieu Lessenne, hazebrouckois trentenaires, se sont lancés en 2006 après quelques années de brassage en amateur. Ils sont accompagnés par le réseau des Cigales qui misent sur leur développement. À 25 ans, Thomas Pierre a lui aussi choisi de se lancer dans l'aventure des bières artisanales en misant sur un créneau particulier: celui des bières spéciales. Créée en août2007 à Auchy-Les-Mines, la brasserie Artésienne a deux bières à son actif. Il y a d'abord la toute première bière blonde artisanale à 9º de la région: la St Glingin. La seconde, plus osée, est une bière au chanvre: la Weed. Thomas Pierre a donc parié sur un positionnement atypique pour se développer car pour lui, artisanal ne rime pas forcément avec traditionnel.
Elles sont les championnes régionales de la performance à l'international. Les micro-brasseries du Nord - Pas-de-Calais montrent la voie du succès. Les micro-brasseries figurent parmi les meilleurs exportateurs régionaux. Ce n'était pourtant pas gagné d'avance, aux dires de CCI International qui les accompagne depuis peu dans ce succès croissant. «Nous avons réussi à faire travailler les brasseurs entre eux alors qu'ils n'avaient pas du tout cette démarche», se félicite Véronique Poty, conseillère en développement international. Le premier pas a été franchi au Mondial de la bière en 2008, au Canada, suivi d'une participation collective au Pianeta Birra, le plus grand salon européen de la bière en Italie. Dix PME y ont participé dont septbrasseurs du Nord - Pas-de-Calais, deux de Rhône-Alpes et un Corse. «Nous leur proposons de la communication collective grâce à un stand France visible qu'ils ne pourraient pas s'offrir seuls; 100m² sur un salon, ça se voit!, souligne Véronique Poty. Les brasseurs se sont rendu compte de la force qu'ils avaient à travailler ensemble. Nos brasseurs sont très performants à l'international, c'est impressionnant. C'est même l'un des rares secteurs à réussir de cette manière», atteste la conseillère consulaire. En 2010, cap vers les États-Unis!
-Syndicats des brasseurs du Nord: 03.20.99.47.13; www.brasseursdunord.fr -CCI International (V.Poty): 03.59.56.21.45; www.cci-international.net -Heineken (Mons-en-Baroeul): 03.20.33.67.00; www.heinekenfrance.fr -www.lachope.com -Jenlain: 03.27.49.70.03; www.duyck.com -Castelain: 03.21.08.68.68.; www.chti.com -Saveur bière: 06.75.62.99.91. ; www.Saveur-Biere.com -Pompe à bière: 06.79.33.84.77. ; www.pompe-a-biere.com -Brasserie de Saint-Omer: 03.21.98.76.00 ; www.brasserie-saint-omer.com -Brasseurs de Gayant: 03.27.93.26.22; www.brasseurs-gayant.com -Brasserie du Pays flamand: 03.28.41.74.99; www.bracine.com -Brasserie L'Artésienne: 06.84.26.11.15; http://brasserie.artesienne.free.fr -Brasserie de Cazeau: 32(0)69.35.25.53 ; www.brasseriedecazeau.be
JDE | Édition Nord 59 | 4 septembre 2009

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