Moselle

L'Enquête

JDE Edition Moselle 57

Face au Luxembourg : l'impossible équilibre ?

ajouté le 5 novembre 2010  -  - Mots clés : Actualité, Fait du mois

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Côté français, le projet d'EcoCité vise à densifier l'espace urbain tout en conservant intacts les espaces centraux des communes existantes. Mais tout reste à inventer.

Les chiffres prouvent ce que tous les Lorrains ressentaient déjà: le centre de gravité de la région s'est déplacé vers le Nord, au Luxembourg plus précisément. Longtemps sous-estimé, le phénomène transfrontalier est tout simplement le plus important de France, avec 70.000 Lorrains qui passent tous les jours la frontière pour aller travailler. Point de contact entre les deux pays, la zone d'Alzette-Belval est l'objet de toutes les attentions. L'aménagement se dessine doucement côté français, à toute vitesse côté luxembourgeois: 1,2milliard d'euros a été investi par le Grand-Duché dans ce qui deviendra la première EcoCité transfrontalière.

Jean-François Michel

«Immobilisme». Le mot avait été utilisé par le chef de l'État, lors de sa venue en Lorraine, il y a tout juste un an. Face à une «ville nouvelle» qui sortait de terre côté luxembourgeois, Nicolas Sarkozy avait alors déploré les lourdeurs de la machine administrative française. Force est de constater que les choses ont bougé. Le ministre de l'Espace rural et de l'Aménagement du territoire, Michel Mercier, est venu deux fois en Lorraine pour faire avancer le dossier. Et même si aujourd'hui, l'attente du remaniement ministériel bloque une nouvelle fois les choses, le travail de la mission de préfiguration Alzette-Belval sera exploité.

Encore des obstacles
Dès que le Conseil d'État aura inscrit cette nouvelle Opération d'intérêt national au code de l'urbanisme. Et dès que la question du financement aura été éclaircie. Les obstacles sont encore nombreux. Mais l'aménagement de la zone d'Alzette-Belval, ce point de contact entre la Lorraine et le Luxembourg, n'en est pas à son premier soubresaut. Les Luxembourgeois pressent les Français d'agir depuis 20 ans.

Reconversion des friches
Au début des années 90, l'arrêt du dernier haut-fourneau de l'Arbed est programmé pour 1997: le Grand-Duché décide de reconvertir les 500hectares de friches industrielles d'Esch-sur-Alzette. En se donnant les moyens: 1,2milliard investi, pour attirer 5.000 habitants, créer 20.000 emplois et construire 1,3million de m² de bâtiment. Ce n'est qu'en «2003 que les Français ont découvert ce projet», avance Sébastien Agamennone, de la mission de préfiguration Alzette-Belval. L'État prend ses responsabilités en s'emparant du sujet.

Projet commun
Mais le temps est long: il faudra encore attendre six ans pour que l'ensemble des acteurs du projet s'accordent. Le temps de créer la communauté de communes du Pays-Haut Val d'Alzette et surtout, «d'apprendre à connaître notre voisin», souligne Sébastien Agamennone. «Nous avons aussi découvert ce que les Luxembourgeois ne voulaient pas pour cette zone. Pas un vaste lotissement, pas un vaste centre commercial.»

Différentiel fiscal
La principale richesse de cette zone, ce sont les 350ha de friches: du foncier disponible, appartenant à l'Établissement public foncier de Lorraine et à Arcelor Mittal, les acteurs étant lié par une convention visant à s'informer réciproquement. Mais la proximité de la frontière crée d'autres zones d'ombres: «lors de nos travaux, nous avons pointé le différentiel dans les charges fiscales entre le Luxembourg et la France», concède Sébastien Agamennone. Une manière très circonstanciée d'avouer qu'éviter de créer une cité dortoir va être délicat. En effet, comment faire en sorte que toutes les activités ne soient pas aspirées par le Luxembourg?

Le pari d'une «zone naturelle de partenariat»

Roger Cayzelle, président du Conseil économique, social et environnemental de Lorraine.

Fervent défenseur de la Grande Région, Roger Cayzelle le répète à longueur de conférence et de rapport: la Lorraine doit se construire sans tourner le dos au Luxembourg.


L'expression semble un peu facile: «s'accrocher au dynamisme du Luxembourg». Président du Conseil économique, social et environnemental de Lorraine, Roger Cayzelle défend avec conviction cette «zone naturelle de partenariat» qu'est la Grande Région. Comprenant le Grand-Duché de Luxembourg, les Länder de Rhénanie-Palatinat et de Sarre, la Région Wallonne, la Communauté française et la Communauté germanophone de Belgique sans oublier la région Lorraine, cet espace rassemble 11,3millions d'habitants sur 65.401km². Pour l'instant, «la mayonnaise n'est pas facile à faire prendre» reconnaît Roger Cayzelle. Principal frein: les strates du système français face à un État souverain, le Luxembourg. Souverain et surtout puissant. «Dans les années 60, le Grand-duché était pauvre», rappelle Roger Cayzelle. Aujourd'hui, malgré la crise, le développement économique luxembourgeois fait des envieux.

Pas que des discours
Que faire pour que les réunions ne se limitent à de beaux discours et à une dégustation de petits fours? «Le politique doit dessiner le cadre», estime Roger Cayzelle. Très concrètement, lancer les projets, avec en numéro un dans les préoccupations, Alzette-Belval. Viennent ensuite les ports et les plateformes logistiques, pour lesquels les Luxembourgeois ont aussi de l'intérêt. Reste qu'avec un solde migratoire négatif, une attractivité en berne et les crises successives qui ont lourdement touché la Lorraine, la vocation d'une région française est délicate à trouver face à un État aussi dynamique que le Luxembourg.

Sortir du Clochemerle
«Déjà, il y a 72.000 emplois, c'est bon à prendre», souligne Roger Cayzelle. Mais le développement ne peut pas passer uniquement par du résidentiel et la région doit se moderniser pour pouvoir suivre. «Les villes du Sillon Lorrain sont un atout. Notre secteur industriel et notre réputation de sérieux le sont aussi. Enfin, nos infrastructures, même si elles doivent être modernisées, tiennent aussi le choc.» Autre point important d'après le président du Conseil économique, social et environnemental, la fin de la guéguerre Nancy-Metz. «L'idée de parvenir à travailler ensemble commence à fonctionner. C'est un acte historique.»

Une piste pour Alzette-Belval: implanter un «datacenter»

Pascal Gauthier.

Lors d'un colloque organisé le 28octobre à Metz par la Mission de préfiguration Alzette-Belval, l'opportunité d'installer un datacenter sur le site a été étudiée par les spécialistes du secteur. Objectif: convaincre et susciter l'intérêt pour ce projet.


L'équipe de la mission de préfiguration Alzette-Belval est au travail depuis maintenant dix mois. Si le rapport envoyé à Paris est encore fermé sur le bureau du ministre, les grandes lignes sont déjà connues. Le principal défi à relever est d'empêcher que cette zone se transforme en dortoir, tout en bénéficiant de l'impulsion luxembourgeoise. Profitant des 350ha disponibles, le projet vise notamment à implanter un hôpital transfrontalier incluant une structure dédiée à la recherche- fort du rayonnement du CHU de Nancy, André Rossinot semble avoir déjà pris de nombreux contacts - ainsi qu'une plateforme dédiée au développement durable qui pourrait prendre la forme d'un accélérateur pour les entreprises engagées dans l'écoconstruction.

Développement du «cloud computing»
Mais le projet sur lequel la mission de préfiguration a le plus avancé est celui de l'implantation d'un «datacenter». Ou en français, «centre de stockage de données informatiques». «Pour implanter ce type d'équipement, il faut un peu de foncier, des capacités de refroidissement et un réseau à haut-débit», souligne Pascal Gauthier, directeur de l'Établissement public foncier lorrain et chargé de la mission de préfiguration de l'Opération d'intérêt national Alzette-Belval. Des conditions réunies en Lorraine: le bâtiment pourra bénéficier d'une alimentation électrique solide grâce notamment à la centrale de Cattenom et avoir accès au haut-débit. Au-delà du symbole qui verrait ces friches industrielles faire un bond vers le futur et une activité en phase avec son époque, ce datacenter pourrait aussi répondre à un vrai besoin: «Il y a plus de 20 équipements de ce type au Luxembourg et la région parisienne est totalement saturée», souligne Pascal Gauthier. Le développement du «cloud computing», comprendre «l'informatique dans les nuages», ou plus concrètement, l'utilisation de ressources externes à l'entreprise, rend ce type d'équipement indispensable. Si le nombre d'emplois directs reste limité à une dizaine, un équipement de ce type peut aussi enclencher une dynamique autour des nouvelles technologies. Le scénario idéal pour Alzette-Belval.

Travail frontalier: la Lorraine est sous l'influence croissante du Luxembourg

Si le marché du travail de la Grande Région est déjà une réalité, certains efforts restent à faire pour fluidifier les échanges.

Aspirateur à compétences ou opportunité? Les dernières études de l'Insee montrent que le travail frontalier s'enracine profondément en Lorraine.


«Le travail frontalier vers le Luxembourg et la Grande Région n'a pas d'équivalent dans les autres régions françaises.» La citation est issue d'une étude de l'Insee publiée en septembre2010. Si le chiffre de 70.000frontaliers lorrains est communément admis, l'Insee montre que la tendance est à l'augmentation quasi-constante de ce nombre, pour un impact toujours plus fort dans l'économie lorraine.

Mobilité dans la Grande Région
Quand en 1990, il y avait 32.000frontaliers lorrains, ce nombre atteignait presque 82.000 en 2006, soit environ 2,5fois plus. Autre manière de considérer le phénomène, la population active lorraine est à 8,5% frontalière. Si le transfrontalier n'est pas nouveau dans la Grande Région, force est de constater que les équilibres bougent. Ainsi, jusque dans l'après-guerre, les Sarrois étaient la population qui se rendait le plus en Lorraine: aujourd'hui, 20.000 Lorrains franchissent quotidiennement la frontière pour aller travailler en Sarre. Au Luxembourg, si le nombre de frontaliers a augmenté dans tous les secteurs d'activités, c'est sans surprise le secteur tertiaire qui voit ses effectifs bondir de 75%. Plus 5.900 emplois dans le service aux entreprises, plus 3.600emplois dans les activités financières, l'attractivité luxembourgeoise passe aussi par la recherche de profils de plus en plus diversifiés.

Les diplômés attirés
Et souvent au détriment des entreprises lorraines: les études de l'Insee révèlent que les frontaliers luxembourgeois sont mieux diplômés que les actifs occupés sur le sol lorrain. Ainsi, 84,3% d'entre eux sortent de l'Université contre seulement 74,7% en Lorraine. La zone de Metz se distingue par une autre caractéristique: 27% des frontaliers de cette zone d'emplois sont des cadres ou professions intellectuelles supérieures, quand ces catégories représentent moins de 10% dans les autres zones.

Entre modification du code de l'urbanisme et remaniement ministériel

«Alzette-Belval sera une Opération d'intérêt national». L'annonce faite par Nicolas Sarkozy, le 8octobre 2009 à Woippy, avait été unanimement saluée comme un coup d'accélérateur.


Hormis l'appellation un peu pompeuse, une Opération d'intérêt national (OIN) se traduit très concrètement par le fait que c'est l'État et non la commune qui délivre les autorisations d'occupation des sols et en particulier les permis de construire dans la zone concernée. De même, la décision de créer une zone d'aménagement concerté à l'intérieur d'une OIN est prise par le préfet. L'opération d'intérêt national se crée par un décret pris en Conseil d'État. Pour l'instant, l'article L121-2 du code de l'urbanisme compte 13 paragraphes, correspondant aux 13 OIN déjà lancées, dont l'opération Euratlantique autour de Bordeaux, l'aménagement du plateau de Saclay ou encore les aérodromes de Paris-Charles-de-Gaulle, de Paris-Orly et de Paris-Le Bourget. «Cette formule se révèle la plus pertinente quand l'État doit être le principal coordinateur des opérations», estime Sébastien Agamennone, de la Mission de préfiguration Alzette-Belval.

Rapport au ministère
Reste qu'un an après les déclarations du chef de l'État, la décision du Conseil d'État se faisait toujours attendre. Et aux complexités administratives sont venues se rajouter les subtilités politiques. Lors de sa venue en Lorraine en janvier, le ministre de l'Espace rural et de l'Aménagement du territoire, Michel Mercier, avait donné une lettre de mission au préfigurateur, Pascal Gauthier, directeur de l'Établissement public foncier de Lorraine, afin d'arrêter le périmètre «d'ic ài six mois» et un mode de gouvernance «avant huit mois». Les délais ont été tenus, les rapports envoyés à Paris. Mais depuis, rien. Le «remaniement», évoque-t-on comme s'il s'agissait d'un complot. Redémarrage du projet à la mi-novembre donc.

- L'Etablissement public foncier de Lorraine : www.epfl.fr - Les données de l'Insee : www.insee.fr/lorrraine et le portail sur le transfrontalier, présentant notamment les travaux du groupe de travail statistique de la Grande Région, constitué aujourd'hui de représentants de la direction régionale de l'Insee Lorraine, des «statistisches Landesamt» de Sarre et de Rhénanie-Palatinat, du Statec du Grand-Duché de Luxembourg et de l'IWEPS de Wallonie. - Le rapport sur la Situation économique, sociale et environnemental de la Lorraine, publié en octobre 2010 : http://ces.lorraine.eu

Au Sud Villerupt, au Nord, Esch : entre les deux, des friches sur lesquelles la future EcoCité va pousser.

JDE | Édition Moselle 57 | 5 novembre 2010

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