

L'Enquête
ajouté le 4 septembre 2009 - - Mots clés : Actualité, Fait du mois, Innovation, Agroalimentaire
Coup de projecteur sur l'agroalimentaire lorrain, à l'occasion de la première édition dans l'Est du Carrefour des fournisseurs de l'industrie agroalimentaire (20 au 22octobre à Metz). Le secteur, qui pèse 5Md€ dans la région, perpétue une longue tradition d'innovation en s'appuyant notamment sur deux piliers: le Pôle agroalimentaire lorrain et l'Ensaia. Les «gros», comme Saint-Hubert ou Alsa France, côtoient des PME dynamiques, qui n'hésitent pas à s'associer dans des projets, pour avancer et faire face aux changements des habitudes alimentaires et à la concurrence des géants du secteur.
Dossier réalisé par Guénola Rivière et Matthieu Leman
À l'occasion de la première édition dans l'Est du Carrefour des fournisseurs de l'industrie agroalimentaire, qui aura lieu du 20 au 22octobre à Metz, nous nous sommes penchés sur ce secteur. En Lorraine, l'agroalimentaire représente 500établissements, dont 90% de PME, pour un chiffre d'affaires estimé à 5Md€, dont 1Md€ à l'export. 15.000salariés y travaillent, toujours selon les chiffres de l'Association des industries agroalimentaires de Lorraine (Aial). Dans ce secteur peu cyclique, aux marges généralement faibles et aux produits parfois vieux comme le monde (dont certains sont nés dans la région, comme le baba, la levure en sachet ou la quiche lorraine), l'innovation peut être un problème. Alors qu'elle est une obligation, du fait de la concurrence des géants du secteur et au moment où les habitudes de consommation sont défavorables à l'alimentaire.
L'exemple de Végafruits
Prenons l'exemple de Végafruits, basée à Saint-Nicolas-de-Port. L'union de coopératives travaille un «vieux produit», la mirabelle, dont on ne peut attendre aucune évolution botanique. Le fruit est, qui plus est, particulièrement capricieux, peu adapté à l'industrialisation, et sa commercialisation ne dure que quelques semaines. Résultat, l'entreprise dirigée par Bruno Colin (CA 2008 de 5,4M€) a l'impérieuse mission d'innover. Et elle le fait. En 1997, elle a investi 2M€ dans un atelier de surgélation, réalisée au coeur du verger. En 1999, Végafruits a lancé un nouveau packaging, réalisé en interne: un petit panier de fruits frais de 750g, qui a été rajeuni cet été.
Première européenne
Ce mois-ci, la PME lancera la gamme Cracky fruits, snack de fruits lyophilisés destiné à une clientèle jeune et urbaine. Une innovation marketing, technologique et sensitive qui constitue, selon Bruno Colin, «une première en Europe avec des fruits 100% naturels». Le produit, qui surfe sur le «manger équilibré», pourrait générer 500.000€ de CA, voire un million rapidement. Côté B to B, l'entreprise réalise depuis 2008 une huile de noyaux, en partenariat avec le laboratoire Cognis, destinée au secteur de la cosmétique.
Deux piliers de l'innovation
L'histoire de Végafruits est exemplaire, mais elle n'est pas isolée. L'innovation est une réalité dans l'agroalimentaire lorrain, comme l'ont prouvé récemment Saint-Hubert (Saint-Hubert léger et 100% nature), Ireks France (Hallygrain), Bloch société nouvelle (gamme Block box), Cookal (alcoolat aromatique), Fruitis (poudre de fruits) ou encore la Maison de la mirabelle (whisky Glenrozelieures). Un dynamisme qui s'explique notamment par l'activité du Pôle agroalimentaire lorrain (qui regroupe le Critt Agria Lorraine et l'Aial) et de l'Ensaia, qui participent de près ou de loin, tant à la conception des produits qu'à la mise au point de process, la recherche de marchés ou de financements. La majorité de ces innovations faisant de l'agroalimentaire lorrain un secteur en mouvement.
Jean-Michel Barbier est le directeur d'Agria Lorraine et de l'Association des industries agroalimentaires de Lorraine, réunies sous l'appellation de Pôle agroalimentaire lorrain.
Où se situe la Lorraine agroalimentaire au niveau national?
Selon les critères utilisés, la Lorraine se situe vers la douzième place en tant que région agroalimentaire française. L'agroalimentaire est le troisième secteur industriel lorrain.
L'innovation occupe-t-elle une place particulière en Lorraine?
La Lorraine a une grande tradition d'innovation en agroalimentaire, ne serait-ce qu'avec le Baba, introduit par Stanislas (le rhum fut ajouté plus tard!), la Bergamote de Nancy ou la quiche lorraine. Pasteur y a jeté les bases de la brasserie moderne à Tantonville, à la brasserie Tourtel en 1876. Au début des années 1950, Bloch est l'une des premières à mettre au point la fabrication de potages, de bouillons et de sauces déshydratés (marque Potalux). Alsa avec sa levure en 1896, Saint-Hubert avec le Saint-Hubert 41 (première matière grasse allégée produite en France en 1980) et B'A, le premier bifidus actif en 1986 ont également montré le dynamisme de la région. Les gagnants du concours Inoval 2008 sont de bons exemples, à commencer par le brie à la mirabelle des Fromageries de Blâmont, le jambon au sapin des Vosges de Pierrat ou Alsa avec son cake chocolat au micro-onde.
Quelle est l'action du Pôle agroalimentaire lorrain dans ce domaine?
Dans le domaine collectif, l'objectif est de réunir de 5 à 10 entreprises sur un projet. Le pôle est le coordinateur de ces actions et missionne des consultants qui interviennent au sein des entreprises. Les derniers programmes ont eu pour thème la maîtrise de l'énergie, le marketing nutritionnel, la performance commerciale, la démarche d'innovation et la performance industrielle. Pierrat (88) a participé à plusieurs de ces actions. Son installation dans de nouveaux locaux de 3.000m², au Tholy, va permettre à sa production de changer de dimension et la sortie de nouveaux produits. Dans le domaine de l'accompagnement individuel, le pôle peut répondre à des demandes techniques formulées par les entreprises ou encourager une démarche d'innovation et l'accompagner en cherchant les meilleures compétences techniques, en portant le projet et en trouvant des financements. Le pôle a également vocation à informer les entreprises sur toutes les tendances de consommation et réglementation concernant la production.
Quelles sont les grandes tendances de demain dans le domaine agroalimentaire?
Les produits convenience, qui facilitent la vie du consommateur et du cuisinier comme les aides culinaires ou les plats préparés, continuent à prendre de l'importance. Une deuxième tendance concerne les produits nutritionnellement corrects, sans forcément être allégés. Saint-Hubert, qui a signé une charte d'engagements nutritionnels avec le ministère et Végafruits, avec Cracky fruits, sont de bons exemples. Enfin, l'aspect développement durable prendra de l'importance, avec les produits à faible empreinte carbone. À terme, le bilan carbone des produits devra être inscrit sur les emballages. Casino le fait déjà avec ses marques distributeurs. Cela favorisera les produits régionaux ou à transformation régionale. Le Label la Lorraine notre signature (porté par l?Association des industries agroalimentaires lorraines, NDLR) apportera encore plus de valeur ajoutée dans ce contexte.
Quelles sont les voies de financement de ces actions innovantes?
Le Fonds régional pour l'innovation en Lorraine (Fril), du conseil régional et d'Oséo, est la voie royale. Les fonds européens et l'Agence nationale de la recherche peuvent également contribuer. La difficulté est parfois pour nous de montrer que la démarche est une vraie innovation, car il n'y a pas beaucoup d'innovation de rupture en agroalimentaire. Ce peut être des innovations de marché, par exemple. Il y a un travail à faire dans ce sens.
Ce mois de septembre verra la naissance d'une halle de génie culinaire, outil de formulation et de préindustrialisation à destination des entreprises lorraines.
Et si c'était le chaînon manquant que la Lorraine attend? Ce mois-ci, une halle de génie culinaire sera créée à Nancy, destinée à assurer le passage délicat, sur le chemin de l'innovation, entre la germination de l'idée et l'industrialisation du produit. «L'Ensaia, en collaboration étroite avec Agria Lorraine, participe au développement de nouveaux produits ou procédés chaque année, explique Michel Fick, directeur de l'école. En 2008-09, nous avons eu huit ou neuf projets, soutenus par Oséo à hauteur d'environ 70.000euros. Depuis un an, nous menions une réflexion sur la création d'une plateforme de formulation et de préindustrialisation. Nous avons eu connaissance du projet de Patrick Gros (restaurateur qui se lance dans la formation et l'innovation culinaire, NDLR) et avons décidé de nous associer.» Le nouvel équipement, installé à Maxéville, fait l'objet d'une étude de marché menée par Agria et soutenue par la Région. L'objectif est de déterminer la volonté des PME et d'identifier le matériel dans lequel investir.
Naissance d'un réseau
«Nous nous donnons deux ans pour démontrer la faisabilité de cette plateforme en amont, outil qui n'existe pas», souligne le Lorrain. Et dont le travail sera repris par les plateformes qui interviennent en aval du cours des innovations, comme celles des lycées agricoles de Bar-le-Duc ou de Malzéville ou encore celle de l'école de laiterie de Franche-Comté. En juin, ces différentes structures, rejointes par d'autres acteurs du secteur, ont créé un réseau dans le but de mettre en oeuvre une offre cohérente. «Il s'agit de faire mieux, avec un équipement dédié, mais aussi de faire plus, en incitant par exemple les entreprises à récupérer nos idées», reprend Michel Fick.
Compétences universitaires
Les compétences universitaires sont partie intégrante de ce groupement. Une vice-présidence Entrepreneuriat a ainsi été créée à l'INPL, toujours en juin, notamment pour favoriser la valorisation des projets développés par les étudiants dans le cadre de concours comme les Trophées étudiants de l'innovation alimentaire (Trophélia), par exemple. «En 2007, l'Ensaia avait gagné, mais le produit n'a jamais vu le jour. Ce nouveau poste a pour vocation d'aider à mener des projets concrets, interdisciplinaires, qui associeront l'école des Mines, l'IAE, des banques... pour les parties marketing, packaging, le business plan. Des entreprises pourront les parrainer», énumère le Lorrain. Avec ces nouveaux outils, l'innovation agroalimentaire lorraine se structure encore davantage.
Face aux géants de l'agroalimentaire, les PME lorraines parviennent à tirer leur épingle du jeu grâce à l'innovation produit. Véritable priorité pour rester dans la course.
«Innover et proposer régulièrement de nouveaux produits, s'adapter aux goûts des consommateurs est une nécessité si l'on veut gagner des parts de marché», indique Philippe Tilly, président de l'entreprise éponyme. PME implantée à Nelling, Tilly (13M€) s'est spécialisée dans la confection de brioches garnies. Tresse, chinois, kouglof... sont quelques-uns des produits qu'elle décline en gâteaux familiaux ou en gâteaux individuels pour la grande distribution et plus particulièrement pour le Discount (70% du CA).
Répondre aux goûts locaux
«Nos produits sont distribués en France mais également dans différents pays d'Europe comme l'Allemagne, l'Autriche, la Hollande, l'Italie et les pays de L'Est. Sur le 1er semestre, l'export représente environ 37% de notre chiffre d'affaires», précise Philippe Tilly qui a lancé, dernièrement, pour le marché autrichien un mini-chinois fourré au fromage. «Une nouveauté qui marche très fort parce qu'elle répond au goût autrichien.» Également consciente des enjeux de l'innovation produit, Charpalor, PME en pâtisserie charcutière, a, quant elle, fait le choix de participer, avec Les Salaisons Bentz (54) et Pierrat (88), à une action collective menée par l'Agria Lorraine. «Il s'agissait de mutualiser les coûts ce qui nous a permis de réaliser des tests consommateurs et des études de marché», explique Fabien Prud'homme, responsable qualité chez Charpalor. Résultat, l'entreprise installée à Créhange a pu mettre sur le marché dès cet été un nouveau produit, le mini-cake salé, décliné en cinq goûts différents.
Premier entrant
«L'important dans notre métier, c'est d'être les premiers à lancer un produit. C'est ce qui fera la différence entre les concurrents tout au long de la vie d'un produit.» Implantée depuis 1959, Braun-Charculor, spécialisée en charcuterie régionale (10M€ de CA), mise elle aussi sur l'innovation produit. «Cette année, nous avons lancé trois nouvelles saucisses blanches à griller. Et depuis deux ans, nous sortons régulièrement de nouveaux pâtés, précise Éric Baus, directeur général délégué de Braun-Charculor. Cinq personnes constituent notre équipe R & D qui travaille à l'élaboration des produits et sur le packaging.»
Alsa France (Ludres), qui appartient au groupe Unilever, a conservé son centre de R & D où une quinzaine de produits est conçue chaque année.
Le centre R & D d'Alsa France est un miraculé. En 2006, le groupe Unilever, auquel appartient l'entreprise située à Ludres (110M€ de chiffre d'affaires en 2008), décidait de regrouper la R & D de ses filiales européennes dans six grands centres. C'était sans compter sur la détermination des dirigeants d'Unilever France, qui se battent pour garder les unités locales et préserver ainsi les archives et savoir-faire.
Renouveler les gammes
Un argument de poids concernant Alsa, dont l'origine remonte à 1897 et l'invention du sachet de levure chimique par le lorrain Émile Moench. La Business unit Alsa France alors créée conserve bien son centre R & D, mais, revers de la médaille, elle est susceptible d'être revendue, comme d'autres marques «locales», comme Boursin. Aujourd'hui, le centre R & D compte dix salariés et sort une quinzaine de produits par an, que ce soit pour la marque Alsa ou pour la division Food service (restauration collective). «Il faut sans cesse renouveler les gammes car on arrive vite au ralentissement ou à la baisse du chiffre d'affaires en raison de la concurrence», explique Claudine Lamblin, manager. Des produits destinés aux marchés français et portugais, seuls pays où la marque Alsa est commercialisée et, depuis 2007, au marché allemand.
Premier produit labellisé
À son palmarès, figure notamment le gâteau au micro-onde, lancé en avril2008 et lauréat du Prix Innovia. Un produit dont les ventes sont décevantes, la faute à un prix rédhibitoire en cette période de crise économique. «Nous travaillons actuellement à en améliorer les coûts», souligne la Lorraine. Chercher les recettes pour proposer des produits moins chers est d'ailleurs l'axe de travail prioritaire, défini en concertation avec l'équipe marketing de la société. La gamme «Malin», sortie cette année, qui décline des produits connus (flans, crème pâtissière...) en monodose en est l'illustration. Elle sera étendue dans les prochains mois, qui verront également le lancement de la première réalisation labellisée Max Havelaar: un sucre vanillé.
Optimiser la productivité et améliorer le process de fabrication. Deux enjeux incontournables pour les entreprises lorraines de l'agroalimentaire.
Chez Braun-Charculor à Creutzwald, selon les années, les investissements en matériel peuvent aller de 300.000 à 500.000€. Des investissements conséquents pour cette PME, mais nécessaires comme l'explique son directeur général délégué, Éric Baus.
Augmenter sa capacité de production
«Dernièrement nous avons fait l'acquisition de nouvelles cellules de cuisson, d'un trancheur et d'une nouvelle machine de conditionnement. Cela nous permet d'optimiser notre productivité.» En 2007, Charpalor, entreprise de pâtisseries charcutières (pâté lorrain, quiche, tourte...) a, quant à elle, investi près de 270.000€ dans l'extension de son usine à Créhange et dans de nouvelles machines permettant d'augmenter sa capacité de production. «Nous avons industrialisé les étapes de fabrication de nos produits qui ne nécessitaient pas de manipulation humaine comme la découpe des pâtes, indique Fabien Prud'homme, responsable qualité de Charpalor. Sachant que nous réalisons 230 tonnes de produits par an, cela représente un gain de temps considérable.»
Les professionnels de l'agroalimentaire ont rendez-vous les 20, 21 et 22octobre à Metz où se tiendra pour la première fois le Carrefour des fournisseurs de l'industrie agroalimentaire (CFIA).
Grand-messe de l'agroalimentaire, le Carrefour des fournisseurs de l'industrie agroalimentaire (CFIA), pose ses valises à Metz. Une première pour ce salon qui existe depuis 14 ans à Rennes, en Bretagne.
270 exposants
«Nous voulions nous rapprocher des professionnels du Grand Est. Metz présente l'avantage d'être proche de différentes régions à fort potentiel comme l'Alsace, la Champagne, les Ardennes et la Franche-Comté. Sans compter sa proximité avec le Luxembourg, la Belgique et l'Allemagne qui ont également un fort potentiel,» explique Sébastien Gillet, directeur du CFIA. Trois secteurs d'activités, les ingrédients et produits, les emballages et conditionnements, et les équipements et procédés, y seront représentés. La manifestation qui se tiendra du 20 au 22octobre à Metz expo accueillera 270 exposants dont près de 180 sont également présents à Rennes. «Plus de 80 sociétés, PME-TPE viennent du Grand Est,» souligne Sébastien Gillet, qui attend près de 3.000 visiteurs.
www.cfiaexpo.com
- www.agroalimentaire.fr - Marketing des produits agroalimentaires, de Philippe Aurier et Lucie Sirieix, éditions Dunod. - Management intégré dans l'agroalimentaire : Les Clés de la réussite, de Laurent Lévêque et Stéphane Mathieu, éditions Afnor. - Aliments et boissons : Filières et produits, de Elisabeth Vierling, Doin éditions.
- Agria Lorraine : 03.83.44.08.79. - CFIA : www.cfiaexpo.com ou 05.53.36.78.78. - Ensaia : 03.83.59.59.59. - Charpalor : www.charpalor.com ou 03.87.90.76.76. - Braun-Charculor : www.charculor.fr ou 03.87.29.30.40. - Tilly : 03.87.01.60.35. - Végafruits : 03.83.48.85.85. - Alsa France : 03.83.26.14.18.
JDE | Édition Meurthe-et-Moselle 54 | 4 septembre 2009

