


L'Enquête
ajouté le 2 juillet 2010 - - Mots clés : Actualité, Fait du mois, stress, dirigeant
Fabrice Dossot, chef d'entreprise angevin, a vécu un dépôt de bilan il y a 13 ans. Manque de visibilité, résultats financiers dans le rouge, le stress a rongé sa vie pendant de longs mois provoquant même de réelles conséquences personnelles.
Rares sont les chefs d'entreprise prêts à livrer leurs difficultés économiques à visage découvert. Encore plus lorsqu'il s'agit de réaliser une introspection. Treize ans après sa mésaventure, Fabrice Dossot n'a plus peur de témoigner. Créateur d'Ecolangues à Angers, un institut de formation destiné aux salariés français et allemands, Fabrice Dossot décide en 1997 de lancer une structure identique sur Paris. «De l'audace et de la fierté», confie l'entrepreneur. Le dirigeant décide de s'appuyer sur la directrice pour gérer l'équipe dont près de 45 formateurs en CDD. Le carnet d'adresses prestigieux (Aéroport de Paris, Hôtel Le Crillon...) doit lui assurer des recettes rapides.
«Un sentiment de honte»
Mais celles-ci peinent à arriver. Pire, tombée gravement malade, sa directrice doit quitter l'institut. Les contrats commerciaux manquent. Fabrice Dossot doit alors gérer à distance ses deux centres. Une période de stress intense. Une nouveauté pour celui qui n'avait jusque-là connu que la dynamique de croissance d'entreprise. «Même si juridiquement j'avais séparé les deux entités, me préservant du scénario catastrophe, j'avais peur que mon entreprise angevine soit entachée. Je me suis confié à mes proches collaborateurs, à des personnes extérieurs et à d'autres chefs d'entreprise du CJD. Je ne pouvais de toute façon pas cacher mon angoisse. C'était tellement visible sur mon visage. J'avais un peu un sentiment de honte...». Au même titre que le sport, la relaxation ou la culture, le réseau a été une soupape de décompression pour Fabrice Dossot. Ce sont d'ailleurs les échanges au sein du CJD qui l'amèneront à déposer le bilan quelques semaines plus tard, onze mois après le début de l'aventure. «Je m'en rappelle très bien: tout s'est fait en une nuit avec le groupe d'aide à la décision du CJD. Il y avait un coach, un DRH, un expert comptable, un avocat d'affaires. Après l'étude de la situation, j'ai dit ?j'arrête.? Les chiffres étaient dans le rouge et moi j'étais à bout.Sans oublier que ça devenait pesant pour les proches.»
Deux ans
pour être serein
De cette année économique très délicate, Fabrice Dossot en a subi de réelles conséquences sur sa vie familiale et sur sa santé. Le dirigeant estime qu'il lui a fallu près de deux ans pour retrouver une pleine sérénité. Il parvient même aujourd'hui à porter un regard résolument optimiste sur cette période. «Ma chance a été de me replonger rapidement dans mon entreprise originelle. J'ai aussi appris à davantage déléguer. C'est un important pour un patron de PME qui gère de multiples tâches. Ca m'a aidé à grandir.» «Ce qui ne te tue pas te rend plus fort» disait Nietzsche.
Alors que son entreprise Alter Buro traversait il y a quelques années de sérieuses difficultés, Philippe Morin s'est retrouvé directement confronté au stress du dirigeant. Une période durant laquelle il a pu compter sur son entourage pour sortir la tête de l'eau.
À la tête aujourd'hui de la Compagnie des ateliers, entreprise spécialisée dans l'agencement intérieur sur-mesure présente à Nantes et dans le Morbihan, Philippe Morin est bien placé pour parler du stress du dirigeant d'entreprise. Le facteur stress, il a dû y faire face en 2004-2005 au moment de la vente de sa société Alter Buro qui employait alors 450 salariés. Après avoir enregistré de fortes croissances sur le marché des fournitures de bureau et repris plusieurs entreprises, Philippe Morin investit 9M€ dans la réalisation d'une plate-forme logistique. Au même moment le marché se retourne subitement.
Perte de confiance, prise de poids,etc.
Pour sortir de l'ornière, l'entrepreneur doit nécessairement trouver un repreneur. Une période de grand stress qui va durer 18 mois. «Avec cette pression, je suis devenu taciturne, j'ai pris du poids. Surtout, on perd alors confiance en soi et on voit tout en noir. En même temps, on a en tête que l'on a la responsabilité d'une équipe et que l'on ne peut pas la lâcher. Quelque part, c'est une responsabilité qui sublime», poursuit Philippe Morin. Pour sortir la tête de l'eau, le dirigeant s'appuie alors sur son entourage. «Il ne faut surtout pas sombrer dans la solitude face à ce genre de difficultés sinon on plonge. J'ai beaucoup échangé avec mon commissaire aux comptes et mes amis du CJD. La famille est aussi importante car on a besoin de chaleur et d'empathie, même si on ne peut pas tout lui dire», indique l'ex Pdg d'Alter Buro. Pour lui permettre de se concentrer à 100% sur la cession de son groupe, un de ses amis vient le seconder et prend en charge la partie commerciale de la PME. Pour faire face au stress et éviter de broyer du noir, le dirigeant a également eu recours, sur conseil de son entourage, à certains médicaments «légers».
Ne pas se mettre dans le rouge
Philippe Morin parvient à vendre Alter Buro en 2006. «Cela a été un soulagement puisque l'on se dit que l'on a sorti l'entreprise des difficultés. Je suis resté six mois aux côtés du repreneur. Cela m'a permis de respirer et de reprendre confiance», se remémore Philippe Morin. Cette période de grand stress et d'anxiété n'a pas changé l'homme mais il en tire quelques enseignements en tant que dirigeant. «Après avoir traversé un tel orage, je suis désormais plus prudent dans la gestion des risques et dans mon investissement personnel. Avant, je pensais que rien ne pouvait m'arriver et que je pouvais compenser à moi seul toutes les difficultés sauf que mon énergie a aussi ses limites. Comme un cycliste, il faut éviter de se mettre dans le rouge et se donner un espace-temps pour mener à bien ses projets», indique Philippe Morin.
Consultante, Nedjma Boutlélis (Nea-Lead Coaching) accompagne les leaders économiques et politiques. La coach estime que le chef d'entreprise doit se ménager du temps personnel dans son agenda. Sinon le risque majeur est de se faire emporter par le tourbillon du stress.
Nedjma Boutlélis, avez-vous l'impression que le stress du dirigeant est plus important depuis le début de la crise?
C'est accentué mais pour autant pas plus visible. Au contraire, le dirigeant ne va pas alerter un conseil ou prendre le temps d'aller voir un coach. (...) En fait, on a façonné l'image d'un leader qui devait tout gérer, qui devait être un peu de tout: un acteur économique et social, proche des salariés, fin connaisseur des marchés, etc. Le dirigeant peut alors ne plus avoir le temps de se dire: ?Et moi, ça va??. Dans une telle période, il va se recentrer sur le coeur d'activité, sur le quotidien de l'entreprise. Le risque est de s'isoler car on n'a pas le droit, dans notre société, de montrer ses faiblesses à ses collaborateurs, à ses clients... Si on n'y prête pas attention, cela peut devenir un cercle vicieux. Il ne faut pas attendre les signaux corporels (maladies, problèmes cardiaques...) pour réagir.
Quels sont justement les premiers signaux?
Il faut être vigilant sur le manque de temps supposé. L'alerte doit intervenir quand le dirigeant s'aperçoit qu'il n'a plus de temps dans son agenda pour une réunion avec ses équipes, pour un déjeuner avec un client, qu'il ne fréquente plus les réseaux, qu'il repousse des rendez-vous, qu'il ne prend pas plus de temps pour ses occupations personnelles...
Mais difficile de faire parfois autrement dans cette période de crise...
Oui, c'est difficile mais c'est indispensable. Lorsque le stress n'est plus lié à un événement identifiable, on passe à l'angoisse. Et là c'est presque trop tard car le corps en est imprégné.
Quelles solutions pour faire face à une situation de stress trop forte?
Je dirais qu'il y en a trois: il faut rompre l'isolement en intégrant des réseaux; c'est rassurant de partager les mêmes doutes avec ses pairs. Ensuite, il faut accepter de déléguer les tâches où on est le moins performant; Enfin, il faut, dans la mesure du possible, s'entourer de professionnels de l'encadrement, capables d'avoir une écoute confidentielle, de regarder où sont les failles, et de fournir les outils pour évoluer.
Confrontés depuis deux ans à la crise, les transporteurs sont toujours à la recherche de visibilité. Une situation qui n'est pas de tout repos pour le dirigeant.
«Les véhicules roulent, nous retrouvons les volumes de 2009 depuis mars», relève Pascal Trubert, dirigeant de Nego Transport à Mamers (72). Après la descente aux enfers qu'a connue le secteur entre novembre et février dernier, c'est un premier bol d'air. Néanmoins, cette sous-activité génère de l'inquiétude chez les dirigeants. «On construit son activité et du jour au lendemain la crise a engendré une baisse d'activité de 40%. On se retrouve avec une entreprise superbe et des téléphones qui ne sonnent pas. C'est cela le plus stressant», constate un autre transporteur régional. Un stress visible des collaborateurs, «particulièrement ceux qui tiennent les cordons de la bourse. Je joue la transparence avec les salariés avec un fonctionnement en open space, afin d'être accessible et visible de tous. J'offre également deux séances mensuelles de massage au sein de l'entreprise pour aider les salariés à évacuer les tensions».
«Un phénomène de société»
De son côté, Pascal Trubert se refuse à parler de stress, un terme trop employé actuellement selon lui. «C'est un phénomène de société, un terme trop large qui ne veut plus rien dire. Le monde de l'entreprise n'est pas simple à gérer, je préfère donc plutôt parler d'inquiétude.» Quoi qu'il en soit, la fin de l'année sera décisive pour le secteur transport; une baisse d'activité après l'été amènera fatalement de la casse chez les transporteurs. «Il faut donc se battre et garder le moral. Il y a toujours une lueur d'espoir.» Un point sur lequel s'accordent les deux dirigeants.
- Fédération des consultants formateurs : Patrick Pommier, délégué régional au 06.25.34.12.10; www.federation-consultants-formateurs.fr - CJD (Centre des Jeunes Dirigeants) : www.jeunesdirigeants.fr Nea-Lead Coaching : Nedjma Boutlélis - FNTR (Sarthe) : Mickaël Mouton au 02.51.13.30.00; contact@fntr-pdl.org - Nego Transport : Pascal Trubert au 02.43.34.30.00 - Ecolangues : Fabrice Dossot au 02.41.25.73.73 - Haspolo : 02.41.56.92.34 - La Compagnie des ateliers : 02.28.07.32.82; www.compagnie-des-ateliers.fr
JDE | Édition Anjou-Maine | 2 juillet 2010

