

L'Enquête
ajouté le 6 juillet 2012 - - Mots clés : Actualité, Fait du mois, PSA, Janais, Varin, Peugeot, Citroën, Le Drian, Bonnin
Après Aulnay, Rennes? La fermeture du site automobile breton n'est plus taboue. Une hypothèse à laquelle ne se résignent pas les collectivités locales. Mais ont-elles réellement une marge de manoeuvre?
14.000, 12.000, 10.000, 8.000 et aujourd'hui, 5.800. Mais demain? Combien d'emplois sur le site PSA Peugeot Citroën de Rennes La Janais ? Devrons-nous d'ailleurs encore parler d'un site automobile rennais? Si personne n'ose évoquer publiquement cette terrible perspective, tous l'ont en tête, contexte oblige. General Motors, désormais actionnaire de PSA à hauteur de 7%, est aujourd'hui en pleine négociation avec le groupe français. Mutualisation des achats, optimisation des moyens de production... Des décisions seront annoncées en octobre. D'ici là, de nouvelles mesures d'économie doivent aussi être annoncées par PSA puisque un CCE extraordinaire est programmé cet été.
Point d'équilibre à 220.000
En attendant, chacun y va de ses pronostics. Fermeture d'Aulnay? Elle semble acquise. Rennes ensuite? Le sujet est sur la table. Mais «bien malin qui pourra dire à quoi cela va aboutir, confie un expert rennais du secteur automobile. En attendant, tous les programmes industriels sont gelés. Et on ne peut que jouer à se faire peur.» «La fermeture? On n'ose pas y penser», indique à son tour un proche de l'ex-président de Région devenu ministre Jean-Yves Le Drian. Et c'est vrai que les chiffres ne plaident pas en faveur de La Janais. Créé dans les années 70, le site industriel de Chartres-de-Bretagne était à l'époque optimisé pour 400.000 véhicules/an. Cette année, la direction en a budgété... 146.000. Et elle n'est même pas certaine d'y parvenir alors que le point d'équilibre est de l'ordre de 200.000-220.000 véhicules/an. La 508? Sa fin de cycle est prévue pour 2016-2017. Et jusqu'à maintenant, les ventes ne sont pas à la hauteur des espérances du groupe. Quant à la C5, en fin de vie, on ne peut qu'espérer un éventuel lifting pour tenir, au mieux, jusqu'en 2014. Dans ces conditions, tous les observateurs rennais semblent d'accord pour dire que 2016 est l'année-clé. Avec l'espoir -sans grande certitude - d'un nouveau modèle. «2016 est avancée comme l'année où La Janais offrirait un volume suffisant pour atteindre l'équilibre», indique un connaisseur du dossier. Mais jusque-là? Comment occuper les 5.800 salariés? Jours chômés, mobilité vers d'autres sites... La direction de PSA a déjà mis en oeuvre des solutions pour optimiser la production. Avant de tailler à nouveau dans les effectifs? «Tout laisse supposer qu'il y a 1.000 postes en sureffectif», confie-t-on de même source, confirmant les dernières prises de position des syndicats. 265 postes en mobilité, arrêt de l'équipe de nuit (600 salariés), intérimaires... Sans compter sur l'équipe R & D (700 personnes) aujourd'hui basée à Rennes, mais d'abord rattachée au site de Vélizy. Une équipe «très volatile, commente ce spécialiste. Et perdre la R & D, ce serait une fragilité de plus.» Bref, une hypothèse de nouvelle vague de départs qui rejoint les propos de Denis Martin, ancien directeur de La Janais et actuel directeur industriel du groupe. Il y a quelques mois, ce dernier n'avait-il pas en effet indiqué que l'effectif moyen d'un site devait tourner autour des 4.000 salariés... Alors bien sûr, il y a l'espoir de la fameuse plate-forme BVH2'. 40M€ d'investissements à la Janais pour permettre la construction de modèles plus petits que la 508 ou la C5. «Des espoirs déçus», lâche-t-on du côté des collectivités. Certes, 10M€ ont d'ores et déjà été décidés pour cette année. Cela a été confirmé par Philippe Varin à Jean-Yves Le Drian. «Mais ce sont plus des moyens pour réorganiser le site qu'un investissement pour la plate-forme», décrit un spécialiste. Tout en analysant: «Le salut du site passera obligatoirement par cette plate-forme mais ce n'est pas certain non plus que cela soit suffisant.» «Ces 10M€ peuvent servir à produire des modèles de segment M1, ils sont nécessaires pour se positionner sur des modèles plus petits», tempère Philippe Bonnin, maire de Chartres-de-Bretagne. «Et puis l'usine peut déjà produire aujourd'hui du M2, et ainsi arriver à un niveau de production de 200.000 véhicules qui permettrait de passer la crise.» L'élu ne cache toutefois pas son inquiétude. Il rappelle ainsi que PSA a renoncé à ses investissements en Inde. Et 10M€, «cela ne permettra pas de donner le lustre dont on aura besoin si demain il y a un démarrage de l'économie.»
Lutte d'influence chez les élus
Les prochaines semaines sont donc cruciales pour l'avenir de la Janais. Et si les élus locaux ont très peu - pour ne pas dire pas- de marges de manoeuvre, ils peuvent toutefois compter sur deux éléments. D'abord, le maire et vice-président du conseil général Philippe Bonnin est aussi président délégué de l'Association des collectivités sites d'industrie automobile (Acsia). Une structure qui vient de publier un livre blanc sur l'avenir de la filière et qui était présidée par Pierre Moscovici jusqu'à ce que celui-ci devienne ministre. À ce titre, le maire de Chartres-de-Bretagne a donc ses entrées à Bercy. Rennes et la Bretagne peuvent aussi compter sur Jean-Yves Le Drian. Le ministre de la Défense suit de près le dossier. Reste toutefois à espérer que les deux élus travailleront de concert au service du territoire. Malgré les sourires de façade, on ne sent en effet pas toujours une grande proximité entre la Région et le Conseil général. Mais eu égard à la gravité des faits, on peut imaginer que la réalité du terrain dépassera tous les clivages. L'avenir d'une filière automobile bretonne vaut en effet mille fois plus qu'une lutte d'influence entre élus.
Obtenir de PSA des informations sur l'avenir de La Janais? «On a interdiction de communiquer en local, tout doit passer par Paris», nous indique-t-on au service communication du site industriel rennais. «Et s'ils disent des choses qu'ils n'ont pas à dire, ils se retrouvent sur une voie de garage», commente un spécialiste du secteur automobile. Dans ces conditions, autant dire que tous les observateurs marchent sur des oeufs dès qu'il s'agit d'évoquer le dossier. Et à part les élus, comme Philippe Bonnin, personne ne souhaite voir son nom cité dans la presse. «Faut pas les agacer», résume ce même expert. Tout propos peut en effet être mal interprété. Et même si on a du mal à imaginer qu'une simple petite phrase prononcée à Rennes vienne mettre à mal des négociations entre deux géants comme General Motors et PSA, la prudence est de mise. Une atmosphère qui tranche avec la visite de Philippe Varin, le président du directoire du groupe automobile, en novembre2010 à Rennes pour le lancement en fanfare de la 508. Ce dernier avait alors confirmé l'implication du groupe dans l'électrique à Rennes. Forte de cette confirmation, la Région Bretagne pouvait alors déployer son "Plan véhicule vert breton", qui devait voir hisser Rennes au rang des villes pilotes en matière de véhicule électrique. Jean-Luc Moreau, cadre de La Janais, avait même rejoint Bretagne Développement Innovation (BDI) pour réfléchir à une démarche filière. Las, l'Europe s'est enfoncée dans la crise et General Motors est entré dans la danse. Jean-Luc Moreau est reparti à La Janais. Et à part les élus de Rennes Métropole, on ne trouve plus grand monde aujourd'hui pour parler de "mobilité décarbonée"... COMMUNICATION
En tant que président délégué de l'Association des collectivités sites d'industrie automobile (Acsia), quel regard portez-vous sur la filière française ?
Nous sommes dans une spirale dépressioniste à laquelle il faut mettre fin. Deux axes complémentaires doivent se conjuguer. C'est d'abord un choix de politique macro-économique, un grand débat européen. Y compris pour l'Allemagne, car c'est aussi son marché qui s'effondre. Il faut par ailleurs, en France, reconquérir notre marché domestique.
Dans ce contexte, quels sont selon vous les atouts français ?
Nous devons nous positionner sur les segments B (citadines) et M1 (petites berlines) et devons nous doter d'une politique de normalisation beaucoup plus affinée, avec des véhicules plus sobres que la concurrence.
Dans ce contexte, comment voyez-vous l'usine de Rennes à cinq ans ?
Tant que je serai là je me battrai ! J'ai aujourd'hui la volonté de regarder la situation pour rebondir. Il y a ici 12.000 emplois directs concernés et 600.000 à 900.000 en France. On ne peut pas accepter leur disparition. Si c'était le cas, on irait vers un renchérissement du coût du travail. Une situation pregnante qui doit nous contraindre à nous remotiver. Et moi, je suis motivé !
Philippe Créhange
JDE | Édition Ille-et-Vilaine 35 | 6 juillet 2012

