

L'Enquête
ajouté le 10 septembre 2010 - - Mots clés : Actualité, Fait du mois, drones
Si le potentiel du marché des drones civils ne fait guère de doute tant les applications semblent nombreuses, difficile de prédire l'échéance de son éclosion. Des questions subsistent, essentiellement d'ordre réglementaire, freinant pour l'instant le développement d'activités commerciales dans ce domaine. Malgré tout, les projets se multiplient en Midi-Pyrénées comme en Aquitaine, portés par les milieux scientifiques, universitaires et industriels.
Dossier réalisé par Aline Gandy, Marie Lepesantet Orianne Esvan
Des prototypes de drones naissent chaque année dans les murs de grandes écoles toulousaines, faisant souvent leurs preuves en compétition, aboutissant parfois à des partenariats mais donnant rarement lieu à des brevets technologiques.
Réputée pour la qualité de sa recherche et de sa formation universitaire, la France peine, on le sait, à valoriser ses inventions. Midi-Pyrénées, 2e pôle universitaire de France et 1re région pour la part de chercheurs dans l'emploi salarié, n'échappe pas à cette règle, bien au contraire. Si des structures de valorisation existent déjà, la création d'une société d'accélération du transfert de technologies (SATT) permettrait d'agir plus efficacement et plus largement grâce à des moyens plus importants. C'est en tout cas ce qu'ambitionne Toulouse en préparant sa réponse à l'appel à projets portant sur la création d'une dizaine de SATT en France, dans le cadre du programme Investissements d'Avenir (anciennement Grand Emprunt). En attendant, entreprises et écoles font leur chemin, se croisant parfois pour donner naissance à des partenariats, comme celui qui unit, par exemple, l'Institut supérieur de l'aéronautique et de l'espace (Isae), l'Onera (cf. page 3) et la société Bertin Technologies (78), qui dispose notamment d'une implantation à Toulouse. «Cette année, nous avons travaillé, avec le renfort d'une thèse Cifre, à l'amélioration du MiniRec- une plate-forme de mini-drone birotor coaxial (avec deux hélices contrarotatives fixées sur un même axe, ndlr)- pour qu'il vole en extérieur, même lorsqu'il y a du vent», explique Jean-Marc Moschetta, professeur d'aérodynamique du Département Aérodynamique, Energétique et Propulsion de l'Isae. Un autre projet, plus confidentiel, est également en cours et pourrait faire l'objet d'un dépôt de brevet cet automne, avec l'appui du Département Valorisation du Pres - Université de Toulouse.
Paparazzi, au-delà de l'outil pédagogique
L'École nationale de l'aviation civile (Enac), qui dispose d'une unité de recherche et d'innovation sur les drones, plus communément appelée «laboratoire mini-drones», a elle aussi un pied dans le monde de l'entreprise. Par le biais d'un partenariat avec la société Fly-n-Sense (cf. page 3) d'une part, mais aussi, plus largement, par celui de son système Paparazzi. Développé en 2003 par deux enseignants de l'Enac, Antoine Drouin et Pascal Brisset, qui y voyaient un formidable outil pédagogique, ce système complet de mini-drone s'est depuis exporté hors des frontières toulousaines. «C'est un système Open Source que nous utilisons toujours et à l'évolution duquel nous contribuons en permanence, au même titre que des labos du monde entier», souligne Catherine Ronfle-Nadaud, coordinatrice du laboratoire mini-drones de l'Enac. Rares sont les entreprises à connaître Paparazzi et encore moins la paternité de l'Enac mais des industriels pourraient aisément lui trouver des débouchés commerciaux dans les années à venir, avec l'émergence d'un marché dans le domaine civil. Essentiellement positionné sur les applications environnementales des mini-drones, le laboratoire de Catherine Ronfle-Nadaud a notamment collaboré, en 2009, avec l'Institut de géophysique de l'Université de Bergen (Norvège) pour réaliser des mesures atmosphériques en Arctique, financées par l'Union Européenne. En début d'année, au moment de la tempête Xynthia, il avait également été missionné par le ministère du Développement durable pour surveiller des ouvrages d'art à l'aide d'un mini-drone. À bon entendeur...
www.isae.fr http://paparazzi.enac.fr
Spécialiste des drones pour applications civiles, la PME bordelaise Fly-n-Sense débutera en 2011 la phase de commercialisation de ses produits et espère un effet de levier quand la législation sera plus favorable.
Ingénieur diplômé de l'Enseirb à Bordeaux, Christophe Mazel a créé Fly-n-Sense il y a deux ans, en juillet2008. La PME bordelaise met au point des drones équipés de capteurs et pouvant ainsi collecter des informations (mesure de bruit, de taux de pollution, prise d'images vidéo, de photos....). «Jusqu'à présent le marché des drones était essentiellement militaire, explique Christophe Mazel. Fly-n-Sense vise le marché civil, où le potentiel est énorme. Le cabinet de veille économique américain Frost et Sullivan l'a estimé à plus de 15Md€ d'ici à 2015.» Les applications des drones sont nombreuses et tous les secteurs d'activités peuvent être intéressés. «Nous ciblons quatre secteurs principaux: la défense et la sécurité civile, l'industrie, l'environnement et la recherche. Les drones pourraient leur servir pour la surveillance de site, la cartographie, des relevés divers et variés. Nous avons même des demandes auxquelles nous n'avions pas pensé comme la surveillance des grandes éoliennes ou le contrôle de la végétation aux abords des lignes à très haute tension.» Le drone étant moins cher qu'un avion ou un hélicoptère (Fly-n-Sense propose des drones à moins de 50.000€), moins dangereux et surtout plus facile d'utilisation, le marché est donc en passe d'exploser. À une condition: que la législation autorise son utilisation! «Nous sommes optimistes, sourit Christophe Mazel. Dans tous les cas, c'est maintenant qu'il faut se positionner. La France est très en retard par rapport à des pays comme Israël ou les USA.» Après deux ans de R&D, la PME qui emploie neuf salariés, va débuter en 2011 la phase active de commercialisation. Actuellement elle propose trois catégories de drones «clé en main» mais «custumisables» et elle assure également la formation des utilisateurs. «Nous avons une centaine de bons contacts et nous souhaitons mettre en place un réseau de distributeurs à l'international pour pouvoir monter en puissance. Nous espérons un effet de levier quand la législation aura évolué et ainsi voir notre activité et notre chiffre d'affaires décoller» conclut avec optimisme le dirigeant.
Tél.: 05.35.54.00.97 www.fly-n-sense.com
Positionné sur le secteur du conseil et de la formation en intelligence économique, le cabinet toulousain Intelligence Entreprises nous livre son analyse d'un marché au potentiel de développement évident mais pour l'heure soumis à des contraintes fortes. Le point avec son fondateur et dirigeant, Jean-Philippe Bertrand et son responsable développement, Cyril Baert.
Comment qualifier le marché du drone à l'heure actuelle?
Parce qu'ils sont sans pilote- donc sans risque pour l'équipage-, rapides et peu coûteux à mettre en oeuvre, mais aussi efficaces dans leurs missions de surveillance, de renseignement, etc., les drones ont petit à petit conquis les forces militaires, permettant le développement d'une véritable industrie dominée, sur le plan mondial, par les États-Unis et Israël. Pour ce qui est du domaine civil, c'est plus compliqué. De nombreuses contraintes subsistenten matière de réglementation de l'utilisation des drones dans l'espace aérien (cf. ci-dessous), de certification des systèmes, de formation des opérateurs au sol, etc. Elles sont autant de freins à l'essor d'un marché qui s'annonce énorme.
Difficile néanmoins pour une PME d'investir dans une technologie qui ne trouvera peut-être pas de débouchés commerciaux avant 10 ou 15ans...
Le rôle d'un cabinet comme le nôtre est précisément de les aider à analyser et suivre ce marché en devenir, à trouver les leviers pour se lancer au bon moment, éventuellement à identifier des acteurs dont elles peuvent se rapprocher, etc. Une chose est sûre: de nombreuses applications civiles restent à inventer, au-delà de celles qui semblent aujourd'hui évidentes, telles que la surveillance environnementale, l'inspection de sites industriels, l'accès à des milieux dangereux ou la communication en situation de crise, par exemple.
jpbertrand@intelligence-entreprises.fr cbaert@intelligence-entreprises.fr
La question de la réglementation des drones devient aujourd'hui plus qu'essentielle dans l'émergence d'un marché dédié aux applications civiles. Plusieurs problématiques sont à prendre en compte. Parmi elles, l'insertion des drones dans l'espace aérien et l'absence de pilote, sur qui, d'habitude, repose la responsabilité des éventuels dommages causés par un aéronef. Pour ce qui est de l'espace aérien, jusqu'à aujourd'hui, les drones sont régis par des règles conçues pour les aéromodèles de loisirs et classés en fonction de leur masse. Leur vol est autorisé mais dans un espace ségrégué. De plus, ils doivent rester en vue du pilote et ne peuvent pas accomplir d'activités particulières, appelées aussi «travail aérien». La DGAC du Sud-Ouest a bien compris le poids de ces contraintes pour les entreprises et laboratoires qui développent des drones et souhaitent effectuer des essais. Elle a ainsi signé en juin 2009 un protocole d'accord avec l'armée de Terre, Thales et Bordeaux Technowest-Aéroparc afin de donner l'autorisation d'utiliser le camp militaire de Souge, situé près de Bordeaux, comme plateforme d'essais et de validation des drones, en vue d'établir une certification. Quant à l'absence du pilote, elle demande entre autres une définition du concept d'«environnement sensible», «pour caractériser la zone de l'opération et préciser les mesures particulières à prendre pour la protection des personnes». Enfin, elle suppose un niveau de compétence minimum pour le «pilote à distance». Un projet d'arrêté sur les conditions d'emploi des drones et sur les capacités requises des personnes qui les utilisent est en cours de rédaction par les services de l'aviation civile et devrait répondre à ces interrogations.
Parmi les neuf domaines d'activité stratégique (DAS) que compte le pôle Aerospace Valley, il en est un dédié aux Systèmes autonomes (SA) aéronautiques et spatiaux. Créé plus tardivement que les autres-avril2009 -, ce DAS travaille autour des cinq thèmes suivants : les aspects réglementaires et technologiques, la sécurité et l'insertion dans l'espace aérien, la formation, en particulier des opérateurs de drones et enfin l'organisation et la promotion des systèmes autonomes dans des salons, séminaires et conférences. «Notre but est de faire se rencontrer PME, grands groupes et laboratoires pour faire émerger des projets», explique Patrick Fabiani, directeur du département Commande des systèmes et dynamique du vol à l'Onera. Ce dernier co-anime le DAS SA avec Jean-Louis Roch de Thales Division Aéronautique et Christophe Mazel, dirigeant de Fly-N-Sense. À noter qu'avant la mise en place de ce DAS, un projet, baptisé SOUL, avait déjà été labellisé par le pôle. Il portait sur la simulation des opérations d'UAV (unmanned aerial vehicle) en contexte civil. Aujourd'hui, trois projets labellisés par le pôle sont lancés ou sur le point de l'être: SYMM, ExclUAV et KAGILE. Le premier, labellisé en mars2009, vise à concevoir en 18 mois un micro-drone autonome. Ce projet porté par la PME bordelaise Fly-n-Sense, implique la start-up toulousaine Sigfox Wireless et trois laboratoires (Enac, IMS et LaBRI). Le second, labellisé en mars2010, porte sur l'exclusion des UAV de zones prédéterminées et enfin, le troisième, labellisé en avril2010, a pour objectif de développer un kit avionique générique pour l'autonomie, la sécurité et la conduite de drones en environnement libre.
patrick.fabiani@onera.fr
À l'Office national d'études et recherches aérospatiales (Onera) de Toulouse, une dizaine de permanents contribue au progrès de la technologie drone et réfléchit aux certifications futures.
Répartie entre Toulouse, Paris et Salon-de-Provence, l'activité drones de l'Onera porte aussi bien sur la mise en oeuvre de l'appareil, que sur les capteurs embarqués, leur certification, le nouveau mode de pilotage ou l'insertion du drone dans l'espace aérien. Au campus de Rangueil, ce sont une dizaine de permanents qui concentrent leurs travaux sur trois grands domaines de recherche. Le vol automatique, d'une part. «Une fois que le système vole tout seul, il s'agit de voir quels capteurs on peut embarquer, vulgarise Christel Seguin, ingénieur de recherche à l'Onera. Et ce qui nous intéresse encore plus, c'est l'intelligence du capteur, c'est-à-dire qu'il ne se contente pas de capter de l'information et de la renvoyer au sol, mais qu'une fois l'information captée, il la ?digère? pour ne renvoyer que celle qui est pertinente ou qu'il soit capable de prendre de façon autonome une décision simple, comme éviter un obstacle.» En parallèle, l'Onera travaille sur le vol autonome, loin d'être encore opérationnel car plus complexe que celui automatique en ce qu'il implique que l'appareil puisse prendre des décisions en vol en communiquant par exemple avec d'autres engins autonomes, sous la supervision d'un opérateur au sol. Le troisième axe de recherche porte sur l'insertion des drones dans le trafic aérien, une problématique qui va s'intensifier avec le développement d'applications civiles et, avec elle, celle de la certification. Outre la question du coût, c'est tout le système de drone qu'il faut prendre en compte: l'appareil, sa charge utile, la station sol, le contrôle aérien, etc.
Tél. : 05.62.25.25.25 www.onera.fr
Fin juillet, le conseil régional d'Aquitaine a annoncé le lancement d'un cluster Systèmes de drones avec le soutien du groupe Thales. La démarche a été initiée par la région Aquitaine mais le cluster se veut ouvert aux acteurs de Midi-Pyrénées et à d'autres régions européennes comme le Pays basque espagnol. Si une soixantaine de personnes étaient présentes au lancement du cluster Systèmes de drones, reste à convaincre les acteurs régionaux de rejoindre ce regroupement. C'est la tâche qui incombe à Trang Pham, coordinatrice du cluster. «Il s'agit pour moi de recenser et cartographier les acteurs de la filière et de lister leurs besoins, en financement par exemple, afin de proposer une feuille de route construite début 2011», explique-t-elle. Le cluster devrait organiser cinq groupes de travail qui réfléchiront sur les thèmes suivants: démonstrateurs de systèmes de drones, R&D et priorités technologiques, formation, international et centre d'essais et de services. Le cluster vise à fédérer grands groupes, PME et laboratoires de recherche afin de constituer une filière d'ici à l'horizon 2015. Parmi les projets structurants de la filière: le Centre d'essais et de services sur les systèmes autonomes (Cesa). Cette plateforme d'innovation au service du développement des drones aura pour objectif d'«apporter des outils techniques, technologiques, stratégiques et contextuels à tous les acteurs de la chaîne de valeur».
Tél.: 05.57.26.75.60
C'est ce mois-ci que les partenaires du projet XPlorair sauront si leur dossier est éligible à une subvention de la Direction Générale de l'Armement (DGA), dans le cadre du Régime d'appui aux PME pour l'innovation duale (Rapid). Ouvert aux projets de recherche à fort potentiel technologique, présentant des applications à la fois sur les marchés militaires et civils, ce dispositif permet de solliciter jusqu'à 2 M€ par dossier. Une enveloppe significative pour un projet tel que XPlorair, porté par un consortium entre la PME toulousaine Comat Aerospace, EADS et TurboMéca. Imaginé par Michel Aguilar, ingénieur Ensica, retraité de la DGA, l'XPlorair est un véhicule à décollage et atterrissage oblique, sans roulage, sans hélice et sur lequel trois modes de pilotage sont envisagés: totalement assisté (GPS ou Galiléo et stations de contrôle sol), en coopération active avec le sol voire en pilotage autonome. «La vraie rupture technologique tient au concept de thermo-réacteur, qu'un financement Rapid nous permettrait de valider expérimentalement», insiste l'ingénieur. En partenariat avec Aerospace Valley, une maquette inerte à l'échelle1 pourrait être présentée lors de l'édition 2011 du Salon du Bourget, le but de Michel Aguilar étant de décoller en 2014 avec une version drone de l'XPlorair.
www.xplorair.com
Les 15 et 16 septembre à l'Aéroparc (centre de services de Mérignac), Bordeaux Technowest organise UAV Show Europe, le premier salon européen consacré aux micro et mini drones et aéronefs sans pilote. Quelque 400 participants sont attendus pour ces rencontres. Sous forme d'ateliers, de rendez-vous d'affaires et de démonstrations au Camp de Souge de Martignas - la seule zone militaire française à accueillir des essais civils-, les échanges porteront sur l'utilisation et l'anticipation des applications civiles de demain comme la surveillance, le sauvetage, la sécurité ou l'inspection d'ouvrage d'art... Ce premier salon doit également servir de « rampe de lancement » au cluster Système de drones, initié en juillet dernier en Aquitaine (cf. page 3). À noter également, la remise des prix, le 15 septembre, aux trois lauréats du concours Thales UAS Innovation Awards 2010. Renseignements sur www.uavshow-europe.com
JDE | Édition Haute-Garonne 31 | 10 septembre 2010

